• « Adieu, mon ami, mon cher ami ! Je ne vous reverrai jamais ! C'était ma dernière démarche de femme...
    Et elle le baisa au front comme une mère...
    Elle défit son peigne ; tous ses cheveux blancs tombèrent.
    Elle s'en coupa, brutalement, à la racine, une longue mèche.
    Gardez-les ! adieu !
    Quand elle fut sortie, Frédéric ouvrit sa fenêtre. Mme Arnoux, sur le trottoir, fit signe d'avancer à un fiacre qui passait. Elle monta dedans. La voiture disparut.
    Et ce fut tout. »

  • « Il arriva juste au pied de la terrasse. Salammbô était penchée sur la balustrade ; ces effroyables prunelles la contemplaient, et la conscience lui surgit de tout ce qu'il avait souffert pour elle. Bien qu'il agonisât, elle le revoyait dans sa tente, à genoux, lui entourant la taille de ses bras, balbutiant des paroles douces ; elle avait soif de les sentir encore, de les entendre ; elle ne voulait pas qu'il mourût ! À ce moment-là, Mâtho eut un grand tressaillement ; elle allait crier. Il s'abattit à la renverse et ne bougea plus. »

  • C'est l'histoire d'une femme mal mariée, de son médiocre époux, de ses amants égoïstes et vains, de ses rêves, de ses chimères, de sa mort. C'est l'histoire d'une province étroite, dévote et bourgeoise. C'est, aussi, l'histoire du roman français. Rien, dans ce tableau, n'avait de quoi choquer la société du Second Empire. Mais, inexorable comme une tragédie, flamboyant comme un drame, mordant comme une comédie, le livre s'était donné une arme redoutable : le style. Pour ce vrai crime, Flaubert se retrouva en correctionnelle.
    Aucun roman n'est innocent : celui-là moins qu'un autre. Lire Madame Bovary, au XXIe siècle, c'est affronter le scandale que représente une oeuvre aussi sincère qu'impérieuse. Dans chacune de ses phrases, Flaubert a versé une dose de cet arsenic dont Emma Bovary s'empoisonne : c'est un livre offensif, corrosif, dont l'ironie outrage toutes nos valeurs, et la littérature même, qui ne s'en est jamais vraiment remise.

  • « Bouvard et Pécuchet est une Odyssée.
    La littérature (profane - c'est-à-dire la vraie) commence avec Homère (déjà grand sceptique) et toute grande oeuvre est soit une Iliade soit une Odyssée, les odyssées étant beaucoup plus nombreuses que les iliades : le Satiricon, La Divine Comédie, Pantagruel, Don Quichotte, et naturellement Ulysse (où l'on reconnaît d'ailleurs l'influence directe de Bouvard et Pécuchet) sont des odyssées, c'est-à-dire des récits de temps pleins. Les iliades sont au contraire des recherches du temps perdu : devant Troie, sur une île déserte ou chez les Guermantes. » Raymond Queneau.

  • Un coeur simple

    Gustave Flaubert

    "L'Histoire d'un coeur simple / est tout bonnement le récit d'une vie obscure, / celle d'une pauvre fille de campagne, / dévote mais pas mystique, dévouée / sans exaltation et tendre comme du pain frais. / Elle aime successivement un homme, / les enfants de sa maîtresse, un neveu, / un vieillard qu'elle soigne, / puis son perroquet [...]. / Cela n'est nullement ironique comme / vous le supposez, mais au contraire / très sérieux et très triste. / Je veux apitoyer, faire pleurer / les âmes sensibles / - en étant une moi-même." Flaubert, Lettre à Edma Roger des Genettes,19 juin 1876

  • Les « trois contes » résument tout l'art flaubertien : Un coeur simple, c'est le psychologue intimiste ; Hérodias, c'est l'historien, le peintre ; Saint Julien, l'amateur de fables et de surnaturel. Tour à tour son enfance, l'Antiquité, le Moyen Âge, fournissent le décor. Derrière tant d'art, la tendresse de qui a écrit : « Je veux apitoyer, faire pleurer les âmes sensibles, en étant une moi-même. »

  • « C'est l'oeuvre de toute ma vie », dira Flaubert à propos de La Tentation de saint Antoine (1849-1874). Inspirée par un tableau de Bruegel le Jeune et inlassablement reprise, elle métamorphose la légende en une série de visions inédites. Dans la Thébaïde, en haut d'une montagne, l'ermite est torturé par le doute et par des désirs refoulés que la lecture de la Bible stimule.
    Grâce à la science de son époque - histoire des religions, psychiatrie et biologie -, Flaubert crée une oeuvre qui pose quelques questions majeures du xixe siècle sur les croyances et l'origine de la vie. Le texte publié en 1874 anticipe certaines hypothèses de la psychanalyse et sa modernité retiendra l'attention des surréalistes.
    Trésor d'érudition, ce texte est présenté ici avec un appareil critique riche et précis qui nous dévoile toute la subtilité de l'oeuvre et nous laisse pleinement apprécier le défilé fantasmagorique qui subjugue Antoine.

  • " le flaubert qui s'exténua à produire une oeuvre rare et précieuse est, exactement, le flaubert de la légende et (si les quatre volumes de sa correspondance ne nous trompent pas) celui de l'histoire aussi.
    Et ce flaubert est plus important que l'importante littérature qu'il prémédita et réalisa - flaubert, premier adam d'une espèce nouvelle : celle de l'homme de lettres comme prêtre, comme ascète et comme martyr.
    " don quichotte et sancho sont plus réels que le soldat espagnol qui les inventa, mais aucune créature de flaubert n'est aussi réelle que flaubert. ceux qui prétendent que son oeuvre capitale est sa correspondance peuvent arguer que dans ces volumes virils se trouve le visage de son destin.
    Ce destin s'est reproduit, mystérieusement magnifié et varié, en celui de mallarmé, de henry james et en celui de l'irlandais enchevêtré et presque infini qui trama ulysse. " (jorge luis borges, discussion)

  • Il existe une relation quasi filiale entre Flaubert et Maupassant. Le premier a 52 ans quand débute cette correspondance, le second 23 ans. Ils ne se quitteront plus jusqu'à la mort de Flaubert, en 1880. Ainsi, cette correspondance permet de suivre Flaubert dans les sept dernières années de sa vie et Maupassant dans ses sept premières années en littérature.
    Flaubert s'intéresse d'abord à lui parce qu'il est le neveu d'Alfred Le Poittevin, son ami d'enfance. De cette relation va naître une véritable amitié que traduit fidèlement ces lettres.
    Comme l'écrit la préfacière, « tous deux éprouvent du mépris pour la masse, l'esprit bourgeois, l'égalitarisme, le suffrage universel, la soutane ; et tous deux se délectent à la lecture des grands auteurs. La détestation de la médiocrité et l'amour de la littérature les réunissent ».
    Par certains côtés, Flaubert tient avec Maupassant le rôle que tenait George Sand avec lui, celui d'un « conseiller de vie » plus qu'un esthète. Cette correspondance est un morceau de vie partagé entre deux génies.

  • Il lui reste dix-sept ans à vivre lorsque Flaubert rencontre le plus français des écrivains russes, Ivan Tourgueniev. Leur première lettre date de 1863, et cette correspondance exceptionnelle durera jusqu'aux derniers jours de Flaubert.
    Exceptionnelle, en effet, parce que c'est un document irremplaçable sur le laboratoire intérieur de chacun des deux auteurs : ils livrent leurs doutes, leurs difficultés, les affres qu'ils traversent. Sans filtre ni prévention, car chacun sait que l'autre est un frère d'encre et de plume.
    C'est aussi un irremplaçable miroir de la vie intellectuelle, culturelle et politique : on voit défiler, peints et croqués avec une force de trait stupéfiante, les grands personnages de l'époque.
    Enfin, c'est le livre d'une amitié : les deux géants des Lettres correspondent, au sens le plus plein du terme. Ils échangent, se confient, s'épaulent et se critiquent. Ils nouent ensemble le plus subtil et plus exigeant des signes de ponctuation : le trait d'union.

  • On n'imagine pas caractères plus dissemblables, conceptions de la vie plus différentes et rapports à la littérature plus divergents que ceux de George Sand et Gustave Flaubert.
    Pourtant, leur correspondance est l'une des plus belles qui soient et apporte un éclairage indispensable sur leurs oeuvres et leurs démarches artistiques. Son intérêt est multiple : tant pour l'histoire littéraire que pour la connaissance des idées philosophiques, esthétiques et politiques de l'époque. Cependant, elle est souvent réservée aux seuls spécialistes.
    Cette réédition de la correspondance croisée Sand/Flaubert essaye de la rendre plus abordable dans sa présentation, de telle sorte que le lecteur puisse naviguer dans les échanges épistolaires entre le « vieux troubadour » et le « chère maître » avec fluidité.
    /> Dans ces lettres se déploie une profonde amitié entre ces deux écrivains qui échangent sur leur art, les affres de l'écriture, leurs contemporains, les événements politiques de leur temps, leurs amis et familles comme sur les choses plus triviales de l'existence. Enthousiasme et dégoût, joie ou tristesse, colère ou allégresse, cette correspondance est vibrante de vitalité et d'esprit. Sa lecture s'avère à la fois passionnante et émouvante.

  • L'Orient de Flaubert (1821, Rouen - 1880, Croisset) est imprégné d'histoires et d'influences contemporaines. Dès ses oeuvres de jeunesse, le lien entre textes et images illustrant l'Orient et l'Antiquité semble évident pour le jeune artiste.
    Cet Ailleurs - qui est constitutif de sa vocation d'écrivain - s'affirme très vite comme la contrée de tous les excès, des rêves de luxe impossible, où un esthète exigeant pourrait dormir dans des "hamacs en plume de colibri".
    Premier beau livre sur Flaubert et les arts, cet ouvrage examine à la fois les images et les oeuvres qui ont marqué la formation visuelle de l'écrivain, ou qui ont été les sources avérées de ses créations et les nombreuses réinterprétations plastiques auxquelles celles-ci ont donné lieu. Dès son époque - c'est le cas de Gustave Moreau qui ne peindra pourtant jamais de tableaux directement inspirés de son oeuvre -, puis après sa mort, les illustrateurs, sculpteurs, peintres des courants les plus divers s'en emparent, de Georges-Antoine Rochegrosse à Salvador Dali. À l'époque moderne, le cinéma et la bande dessinée s'approprient également des romans de Flaubert, comme Philippe Druillet qui a consacré une partie de ses albums et de son oeuvre gravée à Salammbô.

  • Le thème de l'Orient obsède Flaubert depuis sa jeunesse. On le trouve dès ses premières oeuvres. C'est grâce à son ami Maxime Du Camp qu'il fait le grand voyage de sa vie (1849-1851). Rien de commun avec les voyages d'aujourd'hui : la croisière sur le Nil dure quatre mois et demi. Après six mois de préparatifs, les deux amis se rendent en Égypte, en Syrie-Palestine, et reviennent par la Grèce et l'Italie.
    Flaubert affirme « regarder sans songer à aucun livre », parce que, « quand on voit les choses dans un but, on ne voit qu'un côté des choses ». Et pourtant, ce texte est un bel exemple de l'art de voir et de l'art d'écrire de Flaubert. Il ne cesse de penser à la peinture, à la couleur, au rendu de l'impression. Et il est lui-même un des éléments pittoresques de ses tableaux, bon vivant, jouisseur, ne se prenant pas au sérieux, mélancolique aussi, amer parfois.

  • Ce volume réunit les textes écrits par le jeune Flaubert entre 1831 et 1846, soit entre sa dixième et sa vingt-cinquième année. Il y a (au moins) deux manières de le lire.
    Premier parcours : «À la découverte d'un écrivain romantique». Toutes les formes que revêt le romantisme littéraire sont ici abordées - du conte philosophique, allégorique et fantastique au drame ou au récit historique, en passant par l'autobiographie -, et tous les thèmes : la mort, la folie, le désespoir, l'ivresse, le diable, etc.
    Deuxième parcours : «Comment Flaubert devint Flaubert». Dès les Narrations et discours, «l'attention de myope», ce goût du détail signifiant qui fera de lui un maître de la description, est à l'oeuvre. Dans Une leçon d'histoire naturelle (genre «commis»), Bouvard et Pécuchet est en germe. Passion et vertu contient des passages rapportés d'un point de vue externe qui annonce la célébrissime scène du fiacre de Madame Bovary. Et quatre textes au moins proposent des scènes de bal qui montrent mieux que de longs discours comment sont construits les épisodes du bal à la Vaubyessard (Madame Bovary) ou du bal costumé chez Rosanette (L'Éducation sentimentale de 1869) : c'est chez le Flaubert romantique que prend naissance la «mystique du style» qui donnera les chefs-d'oeuvre que l'on sait.

  • Le premier volume des oeuvres complètes était intitulé oeuvres de jeunesse, mais la jeunesse, quand s'achève-t-elle? Certains événements de la vie de Flaubert peuvent servir de bornes, si l'on y tient : une crise d'épilepsie en 1844, la découverte de la Tentation de saint Antoine de Bruegel en 1845, en 1846 les morts du père et de la soeur, ou la rencontre de Louise Colet. Mais là n'est pas l'essentiel. La jeunesse littéraire s'achève quand disparaît l'allégresse d'écrire. Flaubert entre alors dans la «grande étude du style».
    Par les champs et par les grèves : «la première chose que j'aie écrite péniblement». Suit une parenthèse anxieuse : «(je ne sais où cette difficulté de trouver le mot s'arrêtera)». Nous savons, nous, qu'elle ne s'arrêtera pas. Par les champs est un carrefour. La jeunesse y aboutit, l'art s'y déclare. Bientôt, il faudra faire de chaque phrase une oeuvre en soi. Flaubert racontant ses voyages, en Bretagne ou en Orient, peut bien lorgner ici ou là du côté de Chateaubriand : sa vision est personnelle. Être un oeil, «regarder sans songer à aucun livre», puis, péniblement, faire oeuvre, s'efforcer de créer une perfection.
    Péniblement, en effet. Le jeune Flaubert voulait plaire ; les très étonnants scénarios de théâtre recueillis ici sont comme les séquelles d'un vieux désir de gloire («l'auteur! l'auteur!»). Mais ce désir-là n'a qu'un temps ; lui succède la quête du Beau, qui est un combat sans fin. «L'empoisonnement de la Bovary m'avait fait dégueuler dans mon pot de chambre. L'assaut de Carthage [dans Salammbô] me procure des courbatures dans les bras.» La Tentation de saint Antoine occupe Flaubert pendant près de trente ans. On en trouvera ici les première et deuxième versions, qu'on ne lit jamais : la première, luxuriante et onirique, est mise au placard en 1849 ; la deuxième, où l'étrangeté naît de la concision, est laissée de côté en 1856 : trop audacieuse en un temps où le procureur impérial incrimine la «couleur sensuelle» de Madame Bovary.
    Faire oeuvre, c'est donc aussi, pour Flaubert, sacrifier, supprimer (on exhume ici plusieurs épisodes retranchés de Madame Bovary) et renoncer par avance à toute satisfaction. Tel est le prix à payer (par l'auteur) pour que le lecteur puisse un jour monter «sur ce grand Trottoir roulant que sont les pages de Flaubert» (Proust). Une expérience unique : les lois du langage paraissent avoir changé ; une variation dans le temps des verbes bouleverse notre vision des choses ; et l'on avance, comme en atmosphère modifiée, dans «quelque chose de pur comme un parfum, de fort comme la pierre, d'insaisissable comme un chant».

  • Le premier volume des oeuvres complètes était intitulé oeuvres de jeunesse, mais la jeunesse, quand s'achève-t-elle? Certains événements de la vie de Flaubert peuvent servir de bornes, si l'on y tient : une crise d'épilepsie en 1844, la découverte de la Tentation de saint Antoine de Bruegel en 1845, en 1846 les morts du père et de la soeur, ou la rencontre de Louise Colet. Mais là n'est pas l'essentiel. La jeunesse littéraire s'achève quand disparaît l'allégresse d'écrire. Flaubert entre alors dans la «grande étude du style».
    Par les champs et par les grèves : «la première chose que j'aie écrite péniblement». Suit une parenthèse anxieuse : «(je ne sais où cette difficulté de trouver le mot s'arrêtera)». Nous savons, nous, qu'elle ne s'arrêtera pas. Par les champs est un carrefour. La jeunesse y aboutit, l'art s'y déclare. Bientôt, il faudra faire de chaque phrase une oeuvre en soi. Flaubert racontant ses voyages, en Bretagne ou en Orient, peut bien lorgner ici ou là du côté de Chateaubriand : sa vision est personnelle. Être un oeil, «regarder sans songer à aucun livre», puis, péniblement, faire oeuvre, s'efforcer de créer une perfection.
    Péniblement, en effet. Le jeune Flaubert voulait plaire ; les très étonnants scénarios de théâtre recueillis ici sont comme les séquelles d'un vieux désir de gloire («l'auteur! l'auteur!»). Mais ce désir-là n'a qu'un temps ; lui succède la quête du Beau, qui est un combat sans fin. «L'empoisonnement de la Bovary m'avait fait dégueuler dans mon pot de chambre. L'assaut de Carthage [dans Salammbô] me procure des courbatures dans les bras.» La Tentation de saint Antoine occupe Flaubert pendant près de trente ans. On en trouvera ici les première et deuxième versions, qu'on ne lit jamais : la première, luxuriante et onirique, est mise au placard en 1849 ; la deuxième, où l'étrangeté naît de la concision, est laissée de côté en 1856 : trop audacieuse en un temps où le procureur impérial incrimine la «couleur sensuelle» de Madame Bovary.
    Faire oeuvre, c'est donc aussi, pour Flaubert, sacrifier, supprimer (on exhume ici plusieurs épisodes retranchés de Madame Bovary) et renoncer par avance à toute satisfaction. Tel est le prix à payer (par l'auteur) pour que le lecteur puisse un jour monter «sur ce grand Trottoir roulant que sont les pages de Flaubert» (Proust). Une expérience unique : les lois du langage paraissent avoir changé ; une variation dans le temps des verbes bouleverse notre vision des choses ; et l'on avance, comme en atmosphère modifiée, dans «quelque chose de pur comme un parfum, de fort comme la pierre, d'insaisissable comme un chant».

  • « Conçu à la mi-mars 1821 d'un coup de reins que j'ai toujours eu quelque peine à imaginer je suis né le mercredi 12 décembre à quatre heures du matin. Il neigeait sur Rouen, une légende familiale prétend que ma mère se montra si stoïque pendant le travail qu'on pouvait entendre tomber les flocons sur les toits de la ville. Quant à moi, je serais bien resté quelques années de plus dans le ventre à l'abri de l'imbécillité du monde.
    Désespéré de naître j'ai poussé un atroce hurlement. Épuisé par mon premier cri je semblais si peu gaillard qu'on attendit le lendemain pour me déclarer à l'état civil car si j'étais mort entre-temps on en aurait profité pour signaler mon décès par la même occasion ».

    Le 8 mai 1880 au matin Gustave Flaubert prit un bain. Il décéda peu après dans son cabinet de travail d'une attaque cérébrale sans doute précédée d'une de ces crises d'épilepsie dont il était coutumier. Allongé dans l'eau il revoit son enfance, sa jeunesse, ses rêves de jeune homme, ses livres dont héroïnes et héros viennent le visiter. Il se souvient d'Élisa Schlésinger, la belle baigneuse de Trouville qui l'éblouit l'année de ses quinze ans, de Louise Colet dont les lettres qu'il lui adressa constituent à elles seules un chef-d'oeuvre mais aussi de l'écrivain Alfred Le Poittevin qui fut l'amour de sa vie.

  • En 1875, Flaubert, âgé de 53 ans, affaibli physiquement et miné par des soucis financiers, décide d'aller séjourner quelques semaines au bord de la mer, à Concarneau. Sa nièce Caroline, dont le mari risque la faillite, menace de vendre Croisset dont elle est propriétaire, et Flaubert ne supporte pas cette idée. À Concarneau, l'écrivain loge dans une petite pension, dort dix heures par jour, mange et boit, n'écrit pas, se pense fini. Il se baigne avec deux amis rencontrés sur place : le docteur Pouchet, qui dirige l'antenne locale du Musée d'Histoire naturelle, où il étudie la vie des homards et autres bestioles ; et Pennetier, directeur du muséum d'histoire naturelle de Rouen. Ce sont des plaisirs simples, loin des tracas de l'écriture et de l'argent, et peu à peu les idées noires de Gustave se dissipent. Les amis se promènent, Flaubert assiste aux expériences scientifiques de Pouchet sur les mollusques ou les turbots, se rend à des fêtes paysannes, prend des bains de mer. Il rêve aussi beaucoup et parle un peu avec une jeune servante bigle et un peu attardée qu'il appelle « Mon petit ange » : un coeur simple. Quand sa nièce lui écrit pour lui annoncer que la faillite est évitée, il décide de se remettre à l'écriture. Depuis vingt ans il a le projet d'écrire la légende de saint Julien l'Hospitalier, un conte médiéval d'une extrême férocité.
    Le moment est venu.
    En s'appuyant sur ces faits et les traces qu'on en trouve dans la correspondance de Flaubert (lettres à sa nièce, à George Sand, etc.), Alexandre Postel nous offre une évocation très sensible et intime du grand écrivain, montré dans une période difficile sur tous les plans : inspiration en berne, perspective de déchéance financière, santé vacillante, grande solitude. Le choix de cette période de « vacance » est à la fois surprenant et judicieux : il nous révèle un aspect inattendu de Flaubert dans son humanité simple et ses difficultés physiques, sa méticulosité d'écrivain, ses faiblesses. On l'accompagne sur le chemin qui conduit du creux existentiel et créatif à la vigueur retrouvée. On sent vibrer dans ce texte une vérité, un mystère qui laissent leur empreinte.

  • Sur le style de Flaubert

    Marcel Proust

    • Sillage
    • 27 Octobre 2014

    Il n'est pas possible à quiconque est un jour monté sur ce grand trottoir roulant que sont les pages de Flaubert, au défilement continu, monotone, morne, indéfini, de méconnaître qu'elles sont sans précédent dans la littérature.

    L'un des plus frappants essais critiques de Proust, Sur le style de Flaubert est une analyse brillante de la modernité radicale de l'écriture flaubertienne. Publié en 1920, peu avant la mort de Proust, ce court texte est également l'occasion de saluer Stendhal, Hugo, Nerval, d'écorner Sainte-Beuve ... Et finalement d'exposer sa conception du travail de création littéraire.

  • Ecrire et photographier ? La question est d'une étonnante modernité. Mais elle n'est pas nouvelle et elle accompagne depuis les origines du livre l'histoire de l'édition. Sylvain Venayre saisit l'occasion de réfléchir au rapport du texte et des images, de l'art de la description des lieux face à l'art de les représenter visuellement, par l'approche des relations entre deux grands artistes du xixe siècle : Gustave Flaubert et Maxime Du Camp. Ces deux-là sont à peine âgés de 25 ans, en ce milieu du siècle, quand ils entreprennent de partir en voyage : destination le Moyen Orient. C'est une destination toute trouvée dans un contexte favorable aux voyages et aux expéditions.
    La France a découvert l'égypte avec l'expédition de Bonaparte (1798-1801), l'égyptologie avec Jean-François Champollion et de nouveaux accès avec l'entrepreneur Ferdinand de Lesseps. L'« égyptomanie » s'inscrit durablement dans le paysage culturel du nouvel empire aussi bien dans les oeuvres de l'esprit que dans les monuments. Il importe donc d'enrichir la documentation scientifique et architecturale, de s'intéresser aux usages et aux moeurs des populations et des nouvelles contrées à coloniser et surtout d'apporter des preuves et des images fiables de ces « ailleurs » pleins de promesses de profit. Celles-ci vont se multiplier jusque dans les années 1930 sur toutes sortes de supports imprimés.
    Ce milieu du siècle de l'industrie est marqué par l'exotisme, la conquête de nouveaux passages et de nouvelles terres. L'Orient est à la mode. À ce moment d'apogée du romantisme, la littérature s'est « orientalisée » avec le goût de l'ailleurs, du voyage, sous l'influence des écrits de Byron, Chateaubriand et Lamartine, qui auront aussi de l'influence sur Flaubert, Du Camp ou Nerval. C'est une époque charnière d'une histoire « contemporaine » avec l'ouverture des temps « modernes » et le développement du goût pour la science et la technique en liaison avec l'industrialisation de l'Occident. C'est notamment le début d'un cycle d'inventions de ce nouvel art de la représentation qu'est la photographie.
    Dix-neuvièmiste éclairé, historien du voyage, lecteur et rassembleur assidu de toutes sortes d'archives et de sources d'histoire culturelle, Sylvain Venayre, connu et reconnu pour ses travaux d'histoire culturelle sur Pierre Loti, suit ici de près les deux protagonistes qu'il nomme familièrement « Gustave » et « Maxime » dans leur voyage en Orient et ses conséquences sur la perception qu'ils ont respectivement de l'écriture et de la photographie. Ce débat engagé entre eux en amont de ce voyage par la publication des travaux de Maxime se poursuivra plus tard comme en atteste, dans la correspondance de Flaubert, ses parti pris et ses refus de l'illustration pour ses romans, notamment Salammbô.
    Le choix s'est porté ici, dans cet petit ouvrage, sur une relecture à la fois textuelle (avec des extraits de la Correspondance de Flaubert) et visuelle (avec une vingtaine de photographies choisies de Du Camp) de ce moment clé d'une expérience de terrain propice à une philosophie des usages de l'image.

  • "Je porte en moi la mélancolie des races barbares, avec ses instincts de migrations et ses dégoûts innés de la vie, qui leur faisait quitter leur pays, pour se quitter eux-mêmes." Flaubert Peut-on lâcher son siècle ? Le détester, oui, lui préférer une Antiquité imaginaire, certes, mais Flaubert est entraîné dans les tourbillons du temps. Son oeuvre portera cette double marque : le rêve carthaginois d'un monde flamboyant à jamais disparu et la peinture vengeresse du siècle de Monsieur Prudhomme et du pharmacien Homais. Michel Winock porte un regard d'historien sur cette vie tout entière vouée à la littérature.

    Son dégoût proclamé de la vie, Flaubert ne l'a transcendé ni par l'expérience amoureuse, ni par la foi en Dieu, ni par quelque idéal politique, mais par la religion de l'Art, dont il fut un pèlerin absolu.

  • Bibliomanie

    Gustave Flaubert

    • Sillage
    • 4 Octobre 2012

    Gustave Flaubert, Bibliomanie Flaubert est âgé d'à peine quinze ans quand il publie, début 1837, son premier texte, Bibliomanie. Il ne s'agit pas de son premier essai littéraire, loin s'en faut : très jeune, Flaubert compose récits, contes et pièces de théâtre.

    Les quatre nouvelles réunies dans ce volume comptent parmi les plus abouties des oeuvres de jeunesse de Flaubert. L'adolescent qui les écrit est un fervent lecteur de Sade et des romantiques, et son inspiration s'en ressent. Mais Flaubert est déjà Flaubert - le contempteur de la bêtise et de la cruauté humaine, l'ironiste impitoyable que l'on retrouve dans les oeuvres de la maturité sont déjà bien présents.

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