Eric Fassin

  • Pour combattre le néolibéralisme, un populisme de gauche est-il possible ? La question est posée avec insistance après le Brexit et l'élection de Donald Trump. Mais les électeurs d'extrême droite ne sont pas des victimes dont il faudrait écouter la souffrance. On ne convertira pas leur ressentiment en révolte. Pour la gauche, il n'est pas de bon populisme. Mieux vaut s'adresser à ceux qui refusent de céder aux sirènes du fascisme : les abstentionnistes.
    La sociologie électorale débouche ici sur la théorie politique. Avant de construire un peuple, il faut construire une gauche.

  • La défaite dans les urnes ne fera que confirmer la déroute idéologique : c'est aujourd'hui encore une gauche complexée qui échoue à contrer la droite décomplexée. La gauche gouvernementale chasse en effet sur les terres d'une droite qui braconne elle-même depuis des années sur celles de l'extrême droite. Or le « réalisme » de gauche n'est pas plus efficace que la « démagogie » de droite : ces stratégies qui se veulent pragmatiques sont vouées à l'échec. D'ailleurs la « gauche de gauche » n'en bénéficie pas pour autant dans la bataille électorale.
    Mais Éric Fassin de ne se contente pas d'une critique sans concession de la dérive droitière de la gauche de gouvernement. Il s'interroge sur comment réussir à renverser l'hégémonie idéologique qu'elle représente.
    Gauche : l'avenir d'une désillusion esquisse des pistes, à partir de la comparaison avec les États-Unis, et en recourant à l'exemple du « mariage pour tous », pour penser des stratégies visant à « reprendre la main » sur d'autres thèmes : immigration, économie. C'est récuser l'alternative entre questions « sociales » et « sociétales », classes populaires et minorités, pour repenser la question du populisme depuis la gauche.

  • Dans L'Inversion de la question homosexuelle, Éric Fassin inscrit les débats français, du pacs à l'ouverture du mariage, et de l'homoparentalité à l'homophobie, dans une réflexion plus large sur les enjeux actuels de l'homosexualité. Sans doute s'agit-il ici d'égalité des droits ; mais en même temps se joue une critique des normes, au nom de ce qu'on peut appeler la démocratie sexuelle. Dans ce contexte, l'homosexualité et l'homophobie, de même que la conjugalité et la famille, demandent à être repensées stratégiquement.

    Pour le sociologue, ces débats marquent une rupture historique - une inversion de la question homosexuelle. Si depuis un siècle la psychanalyse, l'anthropologie et la sociologie interrogeaient l'homosexualité, c'est aujourd'hui la politique gaie et lesbienne qui met en question ces disciplines et, au-delà, nos sociétés. L'évidence des normes a cédé la place à une interrogation sur le processus normatif. Trouble dans la norme, donc : le normal se découvre normé. L'ordre symbolique ne va plus de soi ; il se révèle à la fois historique et politique, autrement dit sujet au changement et ouvert à la négociation.

  • La France est une démocratie. Or la politique menée à l'égard des « autres », immigrés ou Roms, mais aussi musulmans, s'autorise de l'identité nationale. Donc, des fichiers aux tests ADN, en passant par la chasse aux « mariages blancs », cette politique serait forcément démocratique. Tel est le syllogisme à la Ionesco dont l'absurdité permet à notre société de s'accommoder, tant bien que mal, d'une démocratie de plus en plus précaire.
    D'où le nouveau « syndrome de Vichy » : c'est au nom de la démocratie qu'on interdit à ceux qui critiquent les dérives d'évoquer ces « années sombres »... Pourtant, ce passé hante aussi nos gouvernants ; mais c'est pour proclamer qu'on ne peut le comparer avec notre présent : ce n'est quand même pas le nazisme ; nous sommes donc bien en démocratie !
    En mettant sans cesse en avant le « problème de l'immigration » ou la « question musulmane », une partie de la classe politique s'acharne à nourrir cette logique folle. Il faut raison garder, nous dit-on, mais la déraison d'État étourdit la raison démocratique. Et si l'aveuglement d'aujourd'hui nous menait demain à l'abîme ?
    Dans ce livre introduit par un long essai rétrospectif en forme d'autopsie du régime, Éric Fassin a rassemblé des chroniques parues de 2006 à 2012. Pour ne pas s'enfermer dans les actualités, temporalité que partagent médias et politiques, il convient de penser l'actualité, soit un présent que traverse et travaille l'histoire.

  • Le sexe est-il politique ? Avec pour point de départ la comparaison entre les États-Unis et la France, ce recueil offre une synthèse riche des travaux d'Éric Fassin sur les questions sexuelles et leurs représentations.
    Le sexe est-il politique ? Non, répondait-on naguère en France : il relève des moeurs. Le sexe n'est-il donc pas politique ? Si, dit-on au contraire dans les années 2000. La liberté et l'égalité sexuelles seraient les emblèmes de la démocratie.
    Tel est le renversement qu'analyse ce recueil.
    Rythmé par les va-et-vient entre deux sociétés - les États-Unis et la France-, entre disciplines, entre savoir scientifique et représentation sociale, il retrace le parcours d'Éric Fassin et en souligne toute la cohérence.
    En partant des controverses qui touchent au genre et à la sexualité dans deux sociétés - États-Unis et France - Éric Fassin analyse l'histoire du concept de genre et sa construction dans l'espace public. Il revient sur la représentation des questions sexuelles, leur mise en discours par le travail politique et juridique, mais aussi scientifique, religieux et littéraire. Il y est question du viol et de harcèlement sexuel, d'amour hétérosexuel et de mariage homosexuel, de reproduction et de famille. On y rencontre Michel Houellebecq et Christine Angot.
    Ce recueil démontre aussi le choix assumé et revendiqué scientifiquement d'un chercheur engagé, soucieux de l'articulation entre savant et politique, et attentif aux usages des sciences sociales.

    SOMMAIRE Première partie. Circulations du genre 1. Le genre au miroir transatlantique 2. L'empire du genre Deuxième partie. Le genre au travail 3. La nature de la maternité 4. Cultures de l'homosexualité Troisième partie. Controverses sexuelles 5. La politique sexualisée 6. La sexualité politisée Quatrième partie. Politisation et non-politisation 7. Événements sexuels 8. Fluctuat nec mergitur Cinquième partie. Le sexe en représentations 9. Le roman noir de la sexualité française 10. Le double « je » de Christine Angot Sixième partie. Retour sur le savant et le politique 11. Des sciences sociales toujours déjà engagées

  • Les populations roms ou gitanes, en France comme en Espagne, sont l'objet à la fois d'un excès et d'un défaut de représentation. D'une part, elles sont surreprésentées : si la vision romantique des Bohémiens semble passée de mode, les clichés les plus éculés de l'antitsiganisme sont abondamment recyclés par le racisme contemporain. D'autre part, les Roms sont sous-représentés en un double sens. Le sort qui leur est réservé est invisibilisé et leur parole est inaudible : ils sont parlés plus qu'ils ne parlent.
    Ce dossier porte sur la (non-) représentation, autant politique qu'artistique et médiatique, des Roms en France et en Espagne des Gitanxs (ou Gitan.e.s) ; et cela non seulement dans le contenu des articles, mais aussi dans la forme de leur écriture, souvent à la première personne, qu'il s'agisse de sociologie, d'anthropologie ou d'études littéraires, de photographie ou de littérature, ou de discours militants.
    Ce dossier veut donner à voir ce qui est exhibé ou masqué, affiché ou effacé, et surtout contribuer à faire entendre la voix de celles et ceux dont on parle. L'enjeu, c'est de parler de, pour et parfois avec les Gitan.e.s et les Roms, mais aussi de leur laisser la parole.

  • À rebours d'une panthéonisation qui pourrait bien rimer avec dépolitisation, cet essai propose de lire l'oeuvre et l'action d'Aimé Césaire (1913-2008) non pas au passé, mais au présent. En quoi cette figure reste-t-elle vivante, au sens où elle aide à penser notre actualité ?

    L'oeuvre de Césaire nous invite à dépasser toute opposition entre « question raciale » et « question sociale », pour mieux prendre le parti du prolétariat (non seulement dans ses essais, mais aussi dans son théâtre).

  • L'argument est le suivant : ce qui se passe autour des Roms n'est pas l'éternel retour d'une haine du nomade (les Roms bougent surtout parce qu'ils sont chassés.), ce n'est pas identique à ce qui se passe autour des immigrés extra-européens (précisément parce qu'ils sont européens), ce n'est pas non plus la simple répétition de ce qu'on a connu sous Sarkozy (et si c'est pire, c'est que les mesures transitoires touchent à leur fin).
    Il s'agit ici de race - et non pas simplement de racisme. En effet, parce que les Roms sont (quasi) européens, ils ne peuvent (plus) faire l'objet de discriminations légales. Pour autant, il n'est pas question de les intégrer. En pratique, se met en place aujourd'hui ce qu'on peut appeler « auto-expulsion : on rend la vie impossible aux Roms pour les dissuader de rester ou de venir.
    Pour justifier la discrimination, il faut supposer, a priori ou a posteriori, une différence radicale - qui seule autorise ce traitement inhumain. C'est en cela qu'il faut bien parler de race. Il n'est donc pas étonnant qu'on retrouve un discours sur la « culture » qui est la forme moderne de la « race » : les Roms sont de nature différente (« ils n'ont pas vocation à rester en France », « ils ont vocation à rentrer dans leur pays » - Manuel Valls).
    Ce qui est frappant, c'est qu'on ne trouve pas ici de justifications « démocratiques », comme c'est le cas pour l'immigration et l'islam (au nom de l'égalité entre les sexes, ou de la laïcité, ou encore parce qu'à la différence de « nous », « eux » seraient homophobes ou antisémites, autrement dit, antidémocratiques). Le racisme à l'encontre des Roms n'a pas à être justifié :
    La différence radicale s'impose comme une évidence.
    Comment fonder une politique de la race, que les principes de la France et de l'Europe interdisent ? En la dépolitisant. La dépolitisation passe par un double déplacement : d'une part, un transfert de l'État aux autorités locales - une municipalisation ; la politique d'État se donne ainsi comme une simple réponse à la demande locale ; d'autre part, en même temps, les autorités municipales revendiquent pareillement de ne pas faire de politique - elles s'abritent derrière une demande populaire : les riverains.
    Il importe ici d'éviter toute équivoque : il ne s'agit pas de valider ce populisme, mais de montrer comment il s'autorise du peuple. Le riverain n'est pas une catégorie sociologique. C'est une catégorie produite politiquement. Toutefois, elle peut devenir réelle : le riverain, avec l'aide des autorités locales, peut mener des pogroms.
    Reste une question : si le racisme n'est pas la cause, mais l'effet de la politique (autrement dit, si l'on inverse la logique du populisme), pourquoi nos politiques, en particulier de gauche aujourd'hui, réinventent-ils la race - alors même qu'ils se veulent antiracistes ? L'hypothèse ( banale mais fondée), c'est que le racisme d'Etat (ou sa version municipalisée) est l'envers logique, voire nécessaire, du ralliement de la gauche aux politiques néolibérales.

  • Aujourd'hui, la question raciale vient apporter un démenti aux discours qui se réclament de l'universalisme républicain ; mais elle ne permet pas davantage de représenter la société exclusivement en termes de classes. À l'ombre des émeutes urbaines de l'automne 2005, c'est la représentation d'une France racialisée qui depuis s'est imposée dans le débat public. On n'ignorait pas le racisme ; on découvre combien les discriminations raciales, dans l'emploi, le logement et à l'école, face à la police et à la justice, structurent des inégalités sociales. En retour, se font jour des identifications ainsi que des tensions dans le langage politique de la race, naguère encore interdit de cité. Faut-il donc parler de races, ou pas ? Comment nommer ces réalités sans stigmatiser les groupes qu'elles désignent ? Doit-on se réjouir que les discriminations raciales soient enfin révélées, ou bien se méfier d'un consensus trompeur qui occulterait des inégalités économiques ? D'ailleurs, en a-t-on vraiment fini avec le déni du racisme ?
    Les études réunies dans ce livre composent un éloge de la complexité, autour d'un engagement problématisé : comment articuler, plutôt que d'opposer, question sociale et question raciale ? Une nouvelle préface vient confirmer les déplacements repérés trois ans plus tôt : l'émergence d'une « question raciale » - et plus seulement « raciste » - ou « immigrée », qui croise la « question sociale » sans s'y réduire, interroge désormais l'ensemble des paradigmes qui sous-tendent les représentations de la société française.

  • Brognon Rollin - L'avant-dernière version de la réalité Textes : Jean-Michel Attal, Julien Blanpied, Anne Ellegood, Eric Fassin, Axelle Grégoire, Lucien Kayser, Frank Lamy, Pierre-Olivier Rollin 256 pages Bilingue français-anglais 200 reproductions Format : 23 x 17 cm Broché Graphisme : Granduchy (Fred Thouillot) Editions du MAC VAL - En coédition avec le BPS22 Musée d'art de la Province de Hainaut ISBN : 978-2-900450-10-9 Office : 20 août 2020 25 euros Le MAC VAL propose la première exposition monographique muséale du duo d'artistes Brognon Rollin (né-e-s respectivement en 1978 et 1980, en Belgique et au Luxembourg), réunissant oeuvres existantes et nouvelles productions.
    L'avant-dernière version de la réalité : derrière ce titre, emprunté à Borges, se développe une interrogation simple et néanmoins vertigineuse... Le réel existe-t-il en dehors de ses représentations ? Qu'en est-il du temps et de sa perception ? De sa relativité ? De sa dimension spatiale ? Comment donner forme à l'expérience de la durée ? De l'attente ? Du suspendu ? De l'équilibre ? Les projets de Brognon Rollin condensent des narrations enchevêtrées qui s'inscrivent dans l'histoire de l'art minimal et conceptuel.
    Combinant symboliques, faits, objets, anecdotes, a priori disjoints et parfois rocambolesques, les oeuvres sont fortement polysémiques, supports à dérouler des lignes de fuite empreintes de mélancolie et de poésie. Ce que l'on voit n'est que la partie émergée de l'iceberg. Une horloge se fige à l'approche du spectateur dans l'espace contraint d'une cellule, un line sitter occupe l'espace du musée jusqu'au départ volontaire d'une personne en fin de vie, le duo décalque l'île de Gorée à échelle 1 pour l'enfermer fragment par fragment dans une étagère, des enfants calculent le juste emplacement du rond central d'un terrain de foot à la géométrie contrariée à Jérusalem...
    Attente, enfermement, statu quo et fragilité des frontières sont au coeur des obsessions des artistes, les conduisant à explorer les espaces intermédiaires : addictions, prisons, îles... Le duo, en déplaçant ces curseurs, en mobilisant un changement de perspective, postule qu'une chute peut ressembler à un envol et inversement. Entre Philip K. Dick, Stefan Zweig et Jorge Luis Borges, Brognon Rollin explorent les interstices du temps.
    Les oeuvres de l'exposition se donnent à expérimenter comme autant de failles spatio-temporelles, engageant au final une méditation sur la disparition programmée de toute chose. Riche de nombreuses contributions, en coédition avec le Musée d'art de la Province de Hainaut, le BPS22 à Charleroi, qui présentera une exposition du duo à l'automne 2021, le catalogue, première publication rétrospective des artistes en France, documentera toutes les oeuvres présentées dans les deux lieux, irradiant l'ensemble de leur production.
    Exposition au MAC VAL : 7 mars-30 août 2020

  • Sont publiés dans cette collection des essais d'actualité pour stimuler la réflexion en apportant des éléments favorisant le débat.

  • La différence sexuelle, que la Bible met en avant, est-elle « construite » ou irréductible ? L'homosexualité est-elle un choix ou un penchant ? L'un est-il l'autre ? La différence sexuelle n'est-elle pas ce qui ouvre l'être humain à l'altérité ?
    À l'heure de la théorie du « genre », de la procréation « choisie », la sexualité devient un domaine politique où sont explorés tous les possibles. Un corpus idéologique se constitue dans le but de défendre des idées soumises au pouvoir législatif. Il importe donc de mesurer les enjeux des tentatives de remodelage de l'histoire commune.

  • Quelle place ont occupée les arrangements sexuels et les liens affectifs dans la fabrique des empires et des métropoles ? Un magistral travail d'archive, qui plonge au coeur des Indes néerlandaises et de l'Indochine française pour saisir, en actes, le gouvernement colonial de l'intimité.

  • Le mariage a changé en Europe, et dans la société, et dans le droit. On voit ainsi se développer depuis les années 1970, en même temps que la cohabitation informelle, les conséquences juridiques qui en découlent, et à partir de 1989, des formes de partenariat enregistré. Enfin, depuis 2001, les Pays-Bas, avant la Belgique et l'Espagne, ont ouvert le mariage aux couples de même sexe. Le développement des partenariats enregistrés peut ainsi être rapporté à deux évolutions fondamentales dans les sociétés européennes : d'une part. le développement des cohabitations informelles. et d'autre part. l'ouverture du mariage aux couples de même sexe. Selon les pays, le droit définit pourtant différemment ces trois formes de conjugalité. Le " niveau de conséquences juridiques " est l'outil forgé par Kees Waaldijk, avec un groupe de juristes, pour mesurer ces variations nationales. Reste à voir dans quelle mesure ces " niveaux " variables font, ou pas, le succès des différentes options conjugales. Le commentaire sociologique d'Eric Fassin revient sur cette démarche, pour interroger la perspective " progressiste " et les modèles de modernité démocratique en jeu dans les nouvelles formes de conjugalité.

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