Jean-Yves Pranchere

  • Le comte Joseph de Maistre fut un ennemi radical des Lumières.
    Du combat littéraire qu'il a mené contre elles, on ne retient souvent que l'outrance ; pourtant, par-delà la virulence verbale qui enchantera Baudelaire ou Cioran, la polémique, chez Maistre, s'appuie sur une position philosophique homogène. La pensée politique et sociale, la conception de la relation entre foi et raison, la réflexion métaphysique sur la Providence ont dans le traditionalisme maistrien la cohérence d'un système.
    Parce qu'il fonde un autoritarisme, ce système est chargé de violence. Mais cette violence est significative : elle naît des difficultés mêmes de l'idéal moderne d'autonomie. Maistre critique le libéralisme et la démocratie en alléguant les concepts directeurs de la philosophie politique moderne, de Bodin à Rousseau ; il adosse un historicisme radical à des thèmes empruntés au rationalisme de Descartes et de Malebranche.
    Sa pensée constitue ainsi le remarquable témoin d'une dialectique des Lumières qu'elle réfléchit et illustre à la fois.

  • Les droits de l'homme sont régulièrement assimilés à une bien-pensance qui conduirait à la crétinisation des esprits. La liberté de l'individu serait responsable de la dissolution des liens sociaux, de la montée des incivilités, de la domination néolibérale. Les droits contemporains signeraient la fin du politique, car ils ne seraient que des revendications égoïstes détachées de toute délibération collective. Il est temps de répondre à ce fatras de reproches. Non, les droits de l'homme ne font pas de nous des malotrus, ni de mauvais citoyens, et ils ne se confondent pas avec le néolibéralisme. Au contraire, il est urgent, aujourd'hui que la tentation autoritaire s'étend, de donner aux droits de l'homme leur pleine signification. Réplique aux confusions ambiantes, ce livre voudrait servir de boussole démocratique pour des temps troublés.

  • Dénonciation du narcissisme de l'individu épris de ses seuls droits, crainte d'une spirale de revendications infinie, rappel des exigences de la communauté familiale, sociale ou nationale : la " religion des droits de l'homme " suscite de plus en plus ouvertement la contestation. En témoigne le succès de l'accusation de " droit-de-l'hommisme " destinée à fustiger l'oubli des contraintes de l'action politique.
    Si certaines de ces attaques tirent leur origine d'une hostilité à l'égard de la démocratie, elles sont toutefois aussi menées par des auteurs qui, de Marcel Gauchet à Régis Debray ou Jean-Claude Michéa, se réclament du républicanisme ou de la démocratie. A travers de nouveaux agencements, les arguments des uns et des autres reprennent les différentes figures prises par les critiques des Déclarations des droits de l'homme depuis 1789.
    Edmund Burke, Joseph de Maistre, Louis de Bonald, Jeremy Bentham, Karl Marx, Auguste Comte et Carl Schmitt forment ici les repères d'une cartographie intellectuelle susceptible d'éclairer le sens de nos perplexités présentes. Prendre les droits de l'homme au sérieux suppose aussi de comprendre les objections qui leur sont adressées. Mais interroger les uns et les autres peut également conduire, sur les pas de Hannah Arendt, à tracer la voie d'une compréhension " politique " des droits de l'homme, susceptible de réfuter nombre des griefs qui leur sont opposés.

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