Justine Lacroix

  • Professeur à l'Institute for Advanced Studies de Princeton, directeur de la revue politique américaine Dissent, Michaël Walzer se définit lui-même comme un " libéral communautariste ", une affirmation utile pour tenter de situer l'originalité de la pensée de l'auteur de Sphères de justice dans le débat politique contemporain.
    Depuis une quinzaine d'années, la question de la justice sociale et de l'équité dans nos démocraties multiculturelles fait l'objet d'un vaste débat théorique opposant les tenants du " bien " aux tenants du " juste ". Ce débat, qui en France a rencontré un écho singulier, s'est en premier lieu développé autour de l'ouvrage de John Rawls intitulé Théorie de la justice. Si le nom de ce dernier est désormais reconnu et assimilé à la nouvelle problématique du libéralisme politique, c'est à Walzer qu'il faut attribuer le mérite d'avoir reformulé cette interrogation sans recourir au formalisme et à l'abstraction qui caractérise les théories libérales contemporaines, mais tout en préservant une perspective universaliste.
    Walzer critique chez les " libéraux " l'idée que les principes de justice puissent être conçus détachés de toute forme d'allégeance personnel ou communautaire. Pour notre auteur, ces principes sont pluralistes dans leur forme même car ils sont relatifs à des significations sociales Aux tenants de l'école qualifiée de communautarisme, Walzer répond que leurs critiques sont consubstantielles à la modernité libérale à laquelle elles prétendent s opposer.
    L'originalité de cette prise de position se trouve développée dans son oeuvre à l'aune du critère, à ses yeux fondateur de la justice, de l'égalité qu'il qualifie lui-même de complexe car susceptible de différenciation selon les sphères de vie dans lesquelles il s'applique.

  • Un patriotisme constitutionnel pour l'Europe ? Chimère, nous disent les souverainistes.
    Pour eux, l'appel à l'universel ne permet pas de cimenter une communauté de citoyens. Les gens, estiment-ils, n'adhèrent pas à des principes abstraits ; l'intégration politique doit plutôt s'alimenter aux ressources inscrites dans le coeur des hommes ; et cela suppose d'abord l'intériorisation d'une tradition nationale et d'une culture communes. Un argument de bon sens, dirait-on, mieux ajusté à la réalité des faits que nos " enthousiasmes incultes " en faveur de la construction européenne.
    Mais l'effet de vérité s'en dissipe à l'analyse. Promouvoir un patriotisme au delà des nations n'est pas seulement souhaitable. C'est possible. Loin d'être un idéal abstrait, le paradigme postnational a une signification politique concrète, nourrie d'un rapport intime, à la culture et à l'histoire.

  • Nous ne vivons plus, comme Claude Lefort dans les années 1940 et 1950, dans l'espoir d'un possible socialisme démocratique et conseilliste annoncé par "l'expérience prolétarienne". Nous ne pensons plus, comme Lefort dans les années 1960, 1970 et 1980, dans l'horizon d'une menace totalitaire incarnée par des régimes bureaucratiques ayant monopolisé à leur profit le nom de "communisme". Comme Lefort eut cependant le temps de l'entrevoir à l'issue des années 1990 et 2000, nous constatons que la globalisation capitaliste a de moins en moins le sens d'une mondialisation (qui devrait être le partage d'un monde commun) et prend la tournure d'une processus de "dé-démocratisation" dans lequel le démantèlement de l'Etat social nourrit un nationalisme revivifié et des modes de gouvernance autoritaire qui mettent en danger l'Etat de droit libéral lui-même.

    Ce nouvel horizon de menaces, nous pouvons le penser avec Lefort, pourvu que nous appliquions à son oeuvre les principes mêmes qu'il n'a cessé de mettre en jeu dans les lectures qu'il nous a données de Machiavel, de Tocqueville, de Marx, de Michelet ou de Quinet : suivre la trace du "travail de l'oeuvre", de ce mouvement par lequel toute pensée non-idéologique, faisant l'épreuve du réel dans ses contradictions, se porte au-delà d'elle-même; penser à "l'épreuve de l'événement" - qui n'est plus l'effondrement totalitaire, mais la menace de cette nouvelle confusion du droit, du pouvoir et du savoir qui est au coeur du projet néolibéral, et qui peut faire alliance avec le nationalisme qu'il suscite comme sa propre compensation; prendre garde à la "complication" qui entrelace sans les confondre les différentes dimensions de l'espace social et qui nous oblige, lisant Lefort, à rapporter les plis de l'oeuvre aux plis de l'histoire qu'ils épousent.

  • Les droits de l'homme sont régulièrement assimilés à une bien-pensance qui conduirait à la crétinisation des esprits. La liberté de l'individu serait responsable de la dissolution des liens sociaux, de la montée des incivilités, de la domination néolibérale. Les droits contemporains signeraient la fin du politique, car ils ne seraient que des revendications égoïstes détachées de toute délibération collective. Il est temps de répondre à ce fatras de reproches. Non, les droits de l'homme ne font pas de nous des malotrus, ni de mauvais citoyens, et ils ne se confondent pas avec le néolibéralisme. Au contraire, il est urgent, aujourd'hui que la tentation autoritaire s'étend, de donner aux droits de l'homme leur pleine signification. Réplique aux confusions ambiantes, ce livre voudrait servir de boussole démocratique pour des temps troublés.

  • Dénonciation du narcissisme de l'individu épris de ses seuls droits, crainte d'une spirale de revendications infinie, rappel des exigences de la communauté familiale, sociale ou nationale : la " religion des droits de l'homme " suscite de plus en plus ouvertement la contestation. En témoigne le succès de l'accusation de " droit-de-l'hommisme " destinée à fustiger l'oubli des contraintes de l'action politique.
    Si certaines de ces attaques tirent leur origine d'une hostilité à l'égard de la démocratie, elles sont toutefois aussi menées par des auteurs qui, de Marcel Gauchet à Régis Debray ou Jean-Claude Michéa, se réclament du républicanisme ou de la démocratie. A travers de nouveaux agencements, les arguments des uns et des autres reprennent les différentes figures prises par les critiques des Déclarations des droits de l'homme depuis 1789.
    Edmund Burke, Joseph de Maistre, Louis de Bonald, Jeremy Bentham, Karl Marx, Auguste Comte et Carl Schmitt forment ici les repères d'une cartographie intellectuelle susceptible d'éclairer le sens de nos perplexités présentes. Prendre les droits de l'homme au sérieux suppose aussi de comprendre les objections qui leur sont adressées. Mais interroger les uns et les autres peut également conduire, sur les pas de Hannah Arendt, à tracer la voie d'une compréhension " politique " des droits de l'homme, susceptible de réfuter nombre des griefs qui leur sont opposés.

  • La question d'une hostilité, latente ou déclarée, vis-à-vis du procès d'intégration européenne est désormais d'une actualité évidente.
    Pour la première fois dans son histoire, la construction européenne pourrait être interrompue, ou du moins sérieusement ralentie, par la désaffection des électorats et de certains de ses dirigeants. Pourtant, tant les objectifs que les formes prises par les mouvements d'opposition à l'intégration européenne diffèrent grandement d'un pays à l'autre. D'une part, ces "résistances à l'Europe" expriment des valeurs issues de cultures politiques particulières.
    D'autre part, le choix d'un acteur politique de " s'opposer " à la construction européenne est largement fonction des perspectives stratégiques ouvertes par un tel positionnement dans les différents contextes nationaux. Enfin, les " résistances à l'Europe " sont issues de matrices idéologiques souvent si opposées entre elles qu'aucun " front commun " ne paraît envisageable. Loin de s'imposer comme une nouvelle mouvance transnationale, la critique de la construction européenne demeure ainsi un phénomène national profondément enraciné dans des traditions distinctes.
    Pour cette raison, cet ouvrage structure l'étude des " résistances à l'Europe " pays par pays. Par souci d'éviter toute convergence artificielle, des cas nationaux ont été sélectionnés en vue de confronter différents contextes intellectuels et politiques.

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