Leo Scheer

  • Toute sa vie, Williams Burroughs n'a cessé d'intervenir, avec une méchanceté et une acuité remarquables, dans les grands débats de son époque. Au fil du temps, ses interventions ont fini par constituer une « mythologie », dont deux familles d'individus occupent les rôles principaux : les « Johnsons » et les « Shits ». Les Johnsons n'attendent qu'une chose, qu'on les laisse vaquer à leurs propres affaires. Les Shits, eux, obsédés par le droit et la raison, prétendent s'ériger en centre autour duquel toute existence doit graviter. À l'heure où les Shits se multiplient, dans la politique comme sur les réseaux sociaux, la mythologie de Burroughs et les plans qu'il a formés pour se débarrasser des emmerdeurs sont plus que jamais d'actualité. La révolution sera Johnson ou ne sera pas.

  • On peut lire La Logique et l'Amour, et autres textes comme un livre sur l'amitié et l'amour, sur ce que la pensée leur doit.

    On y rencontre des êtres et des oeuvres que lient des affinités électives, des solidarités intellectuelles et des influences croisées.

    On y revit les moments d'une époque dont un fameux mois de mai fut le symbole.

    On y retrouve Lacan, Sollers, Bataille, Quignard, Klossowski, Vuarnet, Foucault, Le Brun, Genet, Pachet.

  • P.N.R.I.
    Philip de Newark, roi des Juifs.
    Mais pourquoi se laisser crucifier, lorsqu'il reste tant de livres à écrire ? Vilipendé par son peuple après la publication de Portnoy et son complexe, proie d'un public plus attiré par la Chair que par le Verbe, Roth essaie de se libérer de son corpus. Est-il devenu un pur esprit ? Il est trop tentant de rester incarner, dans les textes et dans la vie.
    Fondé sur l'idée que l'oeuvre de Philip Roth peut être lue comme une parodie du Nouveau Testament avec Roth dans le rôle du Christ, Corpus Rothi déploie tous les moyens de l'analyse littéraire pour multiplier et organiser, dans un discours effervescent, d'une intelligence et d'un humour jubilatoires, une compréhension neuve de l'univers rothien.

  • L'auteur de cette note retrouve une jeune femme qu'il a aimée adolescente, huit ans auparavant. Ils partent pour Venise, où ils tentent de reprendre leur histoire. Confrontation plutôt que fusion, tel est leur ressort amoureux, car bien plus retorse que leurs trente ans de différence d'âge est la tension incestueuse qui s'installe entre eux.
    Il tient la chronique de cet amour dans un carnet où, par fragments, se dessine l'impossibilité d'approcher autant qu'on le désire l'être aimé, qui se dérobe toujours. Que faire de cette énigme, de cet état de joie déchirante (connaissance et douleur ensemble) sinon chercher une forme pour la dire ? "Cette angoisse dans l'amour dont j'aurai fait ma joie", écrit-il. Il n'existe pas d'amours non réciproques puisqu'on s'accomplit par l'amour et non dans l'amour.
    Est-ce à dire qu'il n'existe pas de rendez-vous manqués ? Une question que pose ce récit amoureux, alliant écriture intime et profondeur métaphysique.

  • En 2006, Richard Millet publiait chez Gallimard Désenchantement de la littérature : il s'interrogeait sur la difficulté d'être un écrivain exigeant dans un monde qui refuse de plus en plus la littérature.
    Il a poursuivi sa réflexion en s'intéressant plus particulièrement au roman, dans L'Enfer du roman (Gallimard, 2010), réflexion sur ce qu'il appelle la post-littérature : une littérature réduite au seul genre romanesque, sans style, avec des sujets stéréotypés, dont les clones existent dans tous les pays, et en toutes langues, avec le roman américain comme horizon fantasmatique.
    Dans Déchristianisation de la littérature, il fait le constat suivant : la post-littérature est un des signes de la fin de notre ère. L'histoire du roman est, en gros, une histoire judéo-chrétienne - il n'existe pas de grand roman grec ou latin, mais plutôt des fables, satires, dialogues philosophiques :
    La littérature telle qu'on l'entend, au sens moderne, est née avec les Évangiles et les prophètes.
    Dans ce livre fait de fragments, parfois autobiographiques, non idéologiques, mais polémiques, émouvants, ironiques, méditatifs, comme souvent chez lui (L'Amour mendiant, Le Sentiment de la langue, Solitude du témoin...), Richard Millet essaie d'imaginer l'après : y a-t-il quelque chose après la littérature au sens où nous l'entendons ? Face à cette angoisse, il cherche des raisons de ne pas désespérer complètement, parce qu'il reste des gens capables de lire et d'écrire, même si tout ceci est fortement menacé par l'hyper-capitalisme, la catastrophe écologique, l'abandon des langues grecque et latine, la responsabilité de l'écrivain remplacée par le carriérisme littéraire.

  • La déclaration d'amour, funambule sur le fil du récit tendu par le désir des personnages et celui des lecteurs.
    Quelle place un narrateur accorde-t-il à la déclaration d'amour ? Dans quelle mesure la parole amoureuse peut-elle être un élément de tension du récit ou au contraire une menace pour celui-ci ?
    À partir de relectures de romans français, cet essai dévoile les rapports ambigus de ces frères ennemis que sont, selon Isabelle Miller, l'amou- reux et le narrateur. L'auteur s'interroge du même coup sur l'art du récit. Puisque tout récit est d'abord l'histoire d'une transformation, et que l'amour est par définition un événement bouleversant, une histoire d'amour est une histoire au carré. Et si l'amour était à l'origine de toutes les histoires ?
    Le fil rouge de cet essai est un récit d'expérience personnelle racontée sur le mode mi ironique mi lyrique qui est la touche particulière de cet auteur.

  • Sidération !

    Emmanuel Tugny

    Dans ce court essai, Emmanuel Tugny examine la notion de sidération comme condition d'entrée au monde, comme figure d'un renoncement heureux de l'être philosophique, comme condition, aussi, de l'apprentissage de l'amour, du politique, du geste esthétique et de la mort. A cette réflexion répond un récit cursif, qui vient illustrer le propos par l'exemple, celui du journal de bord inventé de l'officier Hiroo Onoda (membre des renseignements japonais qui, n'ayant pas cru à l'armistice, continua le combat sur l'île philippine de Lubang entre 1945 et 1974). Les insertions de cette fiction de soi dans la matière critique contribuent à en relancer l'écriture et à faire de l'ensemble un texte entre narration et travail du concept, la machination fictionnelle reposant elle-même sur la mise en scène d'une figure sidérée et sidérante. Sidération ! est donc un texte hybride qui, sur le mode de l'apologue, fait de la fable un lieu d'élucidation et du processus critique une voie de retour heureux aux choses; une fable ouverte défendant un immanentisme radical, y compris esthétique, dont son objet d'étude tiendrait lieu de condition.

  • Après avoir travaillé sur Twin Peaks, l'auteur, dans ce nouvel essai, s'emploie à démontrer que Lost, à mi-chemin du projet tout public et de la narration complexe, dépasse le clivage historiquement connu du grand récit mythique et de la fiction d'avant-garde, et ouvre de plain-pied l'art du XXIe siècle. Pour ce faire, il convoque des penseurs aussi différents que Raymond Abellio, Henry Corbin, René Guénon, et des poètes tels Artaud, Daumal, Gilbert-Lecomte, Nerval.
    Thiellement démontre comment la série Lost est une machine de guerre anti-occidentale, dans le sens où elle représente, pour l'Occident, une tentative de faire un saut hors de son projet « progressiste », « impérialiste » et destructeur, pour se réorienter vers la source de la connaissance, à l'instar des récits initiatiques.
    Incarnant la fin de la séparation entre le spectateur et le spectacle, Lost nous dit que nous pouvons désormais vivre notre existence non plus comme une catastrophe mais comme un combat collectif pour la réalisation du poème archaïque qui nous fut autrefois confié.

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