Langue française

  • Comme le suggère sans doute un titre dont la constance ne doit (presque) rien à la paresse, on trouve ici des pages aussi diverses par leur âge que par leurs thèmes, et dont la mosaïque ne se recommande que par cette diversité.

    Leur propos est d'esthétique en général, de poétique en particulier, de musique parfois, de peinture souvent, mais le plus spécifique en apparence y a souvent trait au plus universel, et, comme il va de soi, réciproquement. leur disposition, quoique nullement aléatoire, n'exige aucun respect de la part du lecteur, qui s'en affranchira même assez pour négliger, s'il veut, telle ou telle étape : sauter des pages est un droit qu'on acquiert avec chaque livre, et qu'on ne saurait exercer avec trop d'ardeur, puisque - l'étymologie nous l'assure lire -, c'est choisir, et donc, bien évidemment, ne pas lire.
    Quelques-uns de ces objets pourtant - stendhal, proust, venise - insistent, et signent.

  • Les études qui composent ce volume s'articulent en une suite rigoureuse : critique et poétique, poétique et histoire, la rhétorique restreinte (ou métaphore et métonymie), métonymie chez proust (ou la naissance du récit), enfin discours du récit (pour une technologie du discours narratif) qui est un essai de méthode " appliqué " à la recherche du temps perdu.
    Discours dont la dualité et démarche se veut exemplaire : " la spécificité proustienne est irréductible, elle n'est pas indécomposable. comme toute oeuvre, comme tout organisme, la recherche est faite d'éléments universels qu'elle assemble en une totalité singulière. l'analyser, c'est donc aller non du général au particulier, mais bien du particulier au général. ce paradoxe est celui de toute poétique, sans doute aussi de toute activité de connaissance, toujours écartelée entre ces deux lieux communs incontournables, qu'il n'est d'objets que singuliers, e t qu'il n'est de science que du général ; toujours cependant réconfortée, et comme aimantée, par cette autre vérité un peu moins répandue, que le général est au coeur du singulier, et donc - contrairement au préjugé commun - le connaissable au coeur du mystère.
    "

  • Dans une fable illustre, borges a montré que deux textes littéralement indiscernables pouvaient constituer deux oeuvres différentes, voire antithétiques.
    Arthur danto étend ici à l'ensemble des pratiques artistiques l'interrogation soulevée par une telle "expérience de pensée" : le même objet peut être ici une vulgaire roue de bicyclette, là une oeuvre (roue de bicyclette, par marcel duchamp) fort cotée à cette bourse des valeurs esthétiques qu'on appelle le "monde de l'art". une telle transfiguration montre que la spécificité de l'oeuvre d'art ne tient pas à des propriétés matérielles ou perceptuelles, mais catégorielles : l'oeuvre possède une structure intentionnelle parce que, figurative ou non, elle est toujours à propos de quelque chose.

    La démarche de danto surprendra: vive et amusante, souvent provocante (dans la ligne des pratiques dada ou pop qu'elle prend pour paradigme), elle procède volontiers par hypothèses, paradoxes et variations imaginaires. mais on vérifiera qu'elle ébranle d'autant plus efficacement les habitudes les mieux assises de la pensée esthétique qu'elle s'appuie sur une connaissance intime de l'art classique et contemporain.

  • Potocki, Nerval, Gautire, Villiers de l'Isle-Adam : Tzvetan Todorov nous introduit d'abord au plaisir de les relire en nous enseignant à construire les limites d'un genre : dans l'hésitation non résolue du lecteur entre le naturalisme de l'étrange et le surnaturel du merveilleux. Puis il nous conduit au repérage de deux grands groupes de récits fantastiques que commandent respectivement le rapport du personage au monde et son rapport à autrui : ce n'est pas dans un attirail thématique, mais dans un réseau sous-jacent que s'organise le fantastique. Ainsi comprend-on que le fantastique soit du XIXe siècle très précisément.

  • Analyse critique des théories d'Aristote et de saint Augustin, de Tacite et de Quintilien, et de Du Marsais et de Condillac, de Diderot et de Lessing, de Goethe et des frères Schlegel, de Freud et de Lévy-Bruhl, de Saussure et de Jakobson, Théories du symbole n'est pourtant pas une histoire de la sémiotique.Il y est certes question de sémiotique. Ou plutôt d'un ensemble de disciplines qui, dans le passé, se sont partagé le domaine du signe et du symbole : sémantique, logique, rhétorique, herméneutique, esthétique, philosophie, ethnologie, psychanalyse, poétique.N'est-ce pas de l'histoire, d'autre part, que de reconstituer ces systèmes conceptuels et de chercher les lois qui ont gouverné le discours sur le discours ? Peut-être, mais à cela près qu'"histoire" et "sémiotique", loin d'être des données immuables permettant de circonscrire un projet, sont à leur tour parmi les notions que l'enquête va mettre en question.Restent : de l'histoire, la crise, par où s'opposent "classiques" et "romantiques"; et de la sémiotique, l'unité, peut-être trompeuse, du signe et du symbole. A travers leur étude s'affirme, comme une tierce voie, une pensée de la différence non valorisée; du pluriel et de la typologie.

  • Seuils

    Gérard Genette

    Il s'agit ici des seuils du texte littéraire, qu'on nommera aussi, d'un terme plus technique, le paratexte : présentation éditoriale, nom de l'auteur, titres, dédicaces, épigraphes, préfaces, notes, interviews et entretiens, confidences plus ou moins calculées, et autres avertissements en quatrième page de couverture.
    Car les oeuvres littéraires, au moins depuis l'invention du livre, ne se présentent jamais en société sous la forme d'un texte nu : elles l'entourent d'un appareil qui le complète et le protège, en imposant au public un mode d'emploi et une interprétation conforme au dessein de l'auteur. Comme la fameuse lettre volée, cet appareil est souvent trop visible pour être perçu, et il agit en partie à l'insu de son destinataire.
    Et pourtant, l'enjeu en est souvent considérable : ainsi, comment lirions-nous l' " Ulysse " de Joyce s'il ne s'intitulait pas " Ulysse " ? Cette étude, la première consacrée à l'ensemble d'une pratique si importante dans les moeurs et les institutions de la République des Lettres, se veut à la fois une introduction, et une initiation à considérer de plus près ce qui, si souvent, règle en sous main nos lectures.
    Un slogan simple la résume et l'inspire : Attention au paratexte !

  • Point de croisement d'interrogations multiples, l'autobiographie se présente d'abord comme un texte littéraire.
    Philippe Lejeune met donc au premier plan le mécanisme textuel qui produit l'oeuvre; et il examine à partir de là le statut de la notion de genre en général. Une écoute analytique - particulièrement appropriée dans le cas de l'autobiographie - vient transformer et enrichir l'appareil de la poétique. Réflexion théorique, ce livre est aussi et surtout un travail de lecture, où Rousseau côtoie Leiris, et Gide, Sartre : "Le choix des textes s'explique par le désir critique de l'interprète.
    L'interprétation délibérée, comme la lecture naïve, est un processus de transformation du texte. J'ai voulu que cette transformation se fasse en toute clarté, sans dissimuler le jeu ni le plaisir de l'interprète c'est manière de le contrôler, d'éviter qu'il ne tourne au "bon " plaisir, c'est-à-dire à l'arbitraire. "

  • Florian Pennanech, Arnaud Welfringer : Vérité et motivation.

    Christine Noille : Le montage dramatique.

    Philippe Dufour : Du style descriptif. La réponse de Flaubert à Lessing.

    Christian Michel : Paroles gelées, paroles dégelées, paroles en l'air. Pluralité des signes et poétique du sens dans le Quart Livre.

    Maxime Cartron : Description de la fameuse Fontaine de Vaucluse en douze sonnets.

    Franc Schuerewegen : Astyanax, je pense à vous.

    Emilie Ieven : Que peut-on savoir d'un homme aujourd'hui? Le cas d'Emile Zatopek, par Jean Echenoz.

    Maxime Pierre : D'un récit à l'autre. Retour sur la notion de diègèsis de Platon à Aristote.

  • Cet essai explore le nouveau paradigme de la forme dramatique qui, apparu dans les années 1880 (avec Ibsen, Strindberg, Tchekhov), s'est perpétué dans les dramaturgies les plus contemporaines (Heiner Müller, Jon Fosse, Valère Novarina.). Il met en évidence la dimension rhapsodique de la forme dramatique : le drame nouveau ressortit à une forme ouverte et profondément hétérogène où les modes dramatique, épique et lyrique, voire argumentatif, ne cessent de s'ajointer ou de se chevaucher. Loin de souscrire aux idées de " décadence " (Lukács), d'obsolescence (Lehmann), ou encore de mort du drame (Adorno), J.-P. Sarrazac dessine les contours, toujours en mouvement, d'une forme la plus libre possible, mais qui n'est pas, à l'instar de la rhapsodie en musique, l'absence de forme.

  • Dès lors qu'elle traite de la voix comme catégorie du récit, l'analyse narratologique paraît poursuivre une chimère. Car enfin, soyons sérieux, lorsqu'on lit, on n'entend rien : la « voix » n'est jamais autre chose que le signe d'un travail d'imagination sonore enclenché par la lecture silencieuse. Or l'effet est insistant : le récit semble parler tout de même, et rarement d'une manière unique et homogène ; la construction de ces « voix », de toute évidence, fait partie de l'attirail rhétorique de tout écrivain digne de ce nom.

  • La perception que nous avons de l'espace ne constitue pas tout à fait une donnée naturelle. Elle est fortement influencée par notre environnement culturel.
    À l'espace homogène que nous percevons aujourd'hui, où seules varient les distances, s'oppose l'espace hétérogène du Moyen Âge, senti comme de nature différente selon qu'il est proche ou lointain. De cette distinction, illustrée par les arts figuratifs, la cartographie, la littérature, le langage même, découlent des conséquences qui embrassent notre civilisation entière : celle-ci, en dix siècles, glisse d'un modèle à l'autre, au prix d'un bouleversement de ses valeurs sensorielles et symboliques.
    Paul Zumthor retrace cette histoire de quatre points de vue convergents : par rapport à l'idée de " lieu " et de stabilité, à celle de " dimension " et de mouvement, à celle d'inconnu désirable et de " découverte ", enfin dans les représentations imagées. Le moment critique, où l'on bascule du monde ancien à la modernité, n'est pas identique dans ces diverses perspectives. Du moins une période tournante se dessine-t-elle entre 1450 et 1550 : emblématiquement, l'équipée de Christophe Colomb en marque le centre.

  • Le roi Louis-Philippe demanda un jour à Arago, directeur de l'Observatoire : « Entre nous, êtes-vous bien, sûr que cette magnifique étoile se nomme véritablement Sirius ? » Cette question pertinente, qui vaut aussi bien par exemple, pour le chien ou la vertu, a été agitée pendant plusieurs siècles. L'une des réponses est que le nom « véritable » (Socrate dit : « naturellement juste ») de chaque chose, personne, étoile, etc., lui convient parce qu'il lui ressemble, et que Sirius étincelle au lexique autant qu'au firmament. Mimologiques explore quelques textes inspirés par cette heureuse croyance, et qui composent, depuis Platon, un genre littéraire méconnu.Gérard Genette est né à Paris en 1930. Visiting professor à la New York University, ancien directeur d'études de l'École des hautes études en sciences sociales, il dirige la collection « Poétique » aux Éditions du Seuil. Il est l'auteur de Bardadrac (2006) et Codicille (2009), publiés au Seuil.

  • Un panorama (incomplet) de la critique au XXe siècle : une analyse de la pensée théorique de Sartre et Blanchot, de Döblin et Brecht, de Jakobson et Bakhtine, de Barthes et Frye, de Watt et Bénichou.
    Un roman (inachevé) d'apprentissage, où l'auteur raconte ses amours et ses déceptions, pendant ces vingt-cinq dernières années. Un programme (rapidement esquissé) de la " critique dialogique ", qu'illustrent les sept chapitres du livre ; dans les deux derniers, les auteurs critiqués prennent à leur tour la parole. Une réplique dans le débat idéologique actuel, présenté comme l'antinomie d'un dogmatisme classique et d'un relativisme moderne, antinomie à laquelle l'auteur croit pouvoir échapper par cette critique de la critique.

  • Jamais l'humanité n'a consommé autant de fictions que de nos jours, et jamais elle n'a disposé d'autant de techniques différentes pour étancher cette soif d'univers imaginaires.
    En même temps, comme en témoignent les débats autour des " réalités virtuelles ", nous continuons à vivre à l'ombre du soupçon platonicien : la mimèsis n'est-elle pas au mieux une vaine apparence, au pire un leurre dangereux ? Pour répondre au soupçon antimimétique et mieux comprendre l'attrait universel des fictions, il faut remonter au fondement anthropologique du dispositif fictionnel. On découvre alors que la fiction est une conquête culturelle indissociable de l'humanisation, et que la compétence fictionnelle joue un rôle indispensable dans l'économie de nos représentations mentales.
    Quant aux univers fictifs, loin d'être des apparences illusoires ou des constructions mensongères, ils sont une des faces majeures de notre rapport au réel. Et cela vaut pour toute fiction. Les oeuvres d'art mimétiques ne s'opposent donc pas aux formes quotidiennes plus humbles de l'activité fictionnelle : elles en sont le prolongement naturel.

  • Sinuant à travers des thèmes aussi variés que les fonctions de la critique, la Poétique d'Aristote, la cathédrale gothique, la comédie américaine, l'Esthétique de Hegel, le western classique, le jazz, la série télévisée, le réalisme et le romanesque, le détail et l'exception, le comique et le tragique, l'humour et l'ironie, Vermeer, l'art moderne et contemporain, les Mémoires d'outre-tombe, ce volume évoque à sa façon, volontairement rhapsodique, la relation, toujours instable ou ambiguë, entre les oeuvres et les genres, littéraires et autres. Ses rubriques désignent des séquences plus ou moins continues de pages plus ou moins autonomes, et diversement enchaînées, avec ou sans transition. Davantage qu'un saut d'objet, chaque césure marque un suspens d'écriture et suggère à la lecture une pause à durée variable, entre soupir et point d'orgue.

  • La rhétorique classique définissait la métalepse comme la désignation figurée (métonymique) d'un effet par sa cause, ou vice versa , et plus spécifiquement la métalepse "de l'auteur" comme une figure par laquelle on attribue au poète le pouvoir d'entrer en personne dans l'univers d'une fiction dont, comme auteur, il est bien la "cause", comme lorsqu'on dit que Virgile "fait mourir Didon" au IVème Livre de l'Énéide , en feignant de croire qu'il a lui-même allumé le bûcher de la reine de Carthage. De ce qui n'était guère qu'une façon de parler, la narratologie moderne s'est autorisée, depuis quelques années, pour explorer sous ce terme les diverses façons dont le récit de fiction peut enjamber ses propres seuils, internes ou externes : entre l'acte narratif et le récit qu'il produit, entre celui-ci et les récits seconds qu'il enchâsse, et ainsi de suite et dans tous les sens.
    ''''''''''' Dans Figures III' et Nouveau Discours du récit , Gérard Genette avait rapidement évoqué ces divers types de pratiques transgressives. Il leur consacre ici une étude plus frontale et plus approfondie, qu'il étend maintenant au champ beaucoup plus vaste des divers arts "représentatifs" , comme la peinture, le théâtre, le cinéma, la télévision... Il montre comment les figures sculptées d'un bouclier peuvent s'animer et prendre la parole, comment un tableau peut quitter son cadre, un personnage sortir de la scène ou traverser l'écran, comment un romancier au travail peut voir son bureau envahi par les "formes vaporeuses" de ses héros, et comment il peut lui-même encombrer, tel Gulliver à Lilliput, tout le vaste paysage de son roman. D'Homère à Giono, de Sterne à Calvino, de Pirandello à Woody Allen, les artistes ont rarement résisté à cette tentation de mettre en scène et en jeu les moyens et les effets de leur représentation du monde, et d'entraîner leurs propres lecteurs et spectateurs dans le vertige qui résulte de cette sorte de mise en abyme.
    ''''''''''' Par sa composition capricieuse et souvent digressive, ce petit volume nous attire à son tour dans le tournoiement, tantôt désinvolte, tantôt inquiétant, des diverses fantaisies créatrices que désigne désormais le terme de métalepse.

  • Quel est le point commun entre Sixième Sens et Desperate Housewives, entre Le Superbe Squelette d'Alice Sebold et L'Attentat de Yasmina Khadra, entre La Douane de mer de Jean d'Ormesson et les Damnés de Chuck Palahniuk, entre La Voyageuse de Dominique Rolin et Barzakh de Juan Goytisolo ? Si différentes soient-elles, ces fictions sont toutes racontées par un mort. Elles participent d'un courant important de l'écriture du moi à l'époque de l'autofiction, et d'un changement capital dans la représentation du sujet et dans l'art narratif. En effet, si les voyages en enfer, les mémoires d'outre-tombe et les apparitions s'inscrivent dans une tradition fort ancienne, un tabou aussi vieux que la littérature interdisait de confier à un défunt la totalité du récit. Depuis le milieu des années 1980, la fiction que l'on pourrait nommer, à la suite de Derrida, « autothanatographique » s'est imposée comme une forme résolument nouvelle de la poétique de la mort. Comment et pourquoi fascine-t-elle des écrivains aussi divers ? Que nous apprend-elle sur notre rapport à la mort et sur notre façon d'en parler ? Et ne confirme-t-elle pas, en dernière analyse, la mort du roman ?

  • Le cinéma est à plus d'un titre un art des relations : on ne comprend pleinement un film qu'en le situant dans l'histoire des formes (genre, série, reprise), dans celui de la pensée qu'il engendre chez le spectateur-philosophe (chacun de nous dans nos bons moments), ou dans l'étude de la mise en contact d'aires culturelles distinctes (la présence des Européens à Hollywood, par exemple). Ainsi, la poétique historique des films, la " cinéphilosophie " et l'approche du cinéma en termes de transferts culturels sont autant de chemins qui aident à explorer dans le présent ouvrage ce territoire relationnel. Mais au sein même de ces approches, un film, un texte, un penseur, un cinéaste franchissent des frontières décidément poreuses, donnant extension et valeur d'égide au procédé filmique qui mêle et relie à la fois les images : le fondu-enchaîné. Ainsi font retour au long du livre les Accords Blum-Byrnes, le film noir et la comédie américaine, Stanley Cavell et Gilles Deleuze, Albert Laffay et le baudrier du roi dans La Veuve joyeuse de Lubitsch, Lettre d'une inconnue de Max Ophuls et Tout ce que le ciel permet de Douglas Sirk, la cinéphilie française et le CinemaScope, Walden de Thoreau et l'expression " ça, c'est du cinéma ! " ce qui ne doit pas vraiment surprendre car avec ces Fondus enchaînés, la collection " Poétique " s'ouvre au septième art.

  • Suspendus aux lèvres d'un conteur, incapables d'interrompre la lecture d'un roman, captivés par un film haletant, nous faisons tous l'expérience quotidienne de ce plaisir apparemment paradoxal que nous tirons de notre insatisfaction provisoire face à un récit inachevé. Bien qu'une mode esthétique et théorique ait tenté de nous convaincre que ce plaisir était honteux, on peut néanmoins avoir l'intuition que le coeur vivant de la narrativité réside précisément dans ce noeud coulant, toujours plus serré à mesure que nous progressons dans l'histoire, qui nous attache à l'intrigue et creuse la temporalité par l'attente impatiente d'un dénouement. Si le récit a quelque chose à voir avec la manière dont nous éprouvons le temps, cette expérience n'apparaît jamais avec autant d'éclat que dans le suspense, la curiosité ou la surprise qui font la force des intrigues fictionnelles. La compréhension des fonctions narratives engage donc non seulement l'analyse littéraire, linguistique et sémiotique, mais aussi l'analyse cognitive et la psychologie des émotions.

  • La musique est un art peu considéré par la philosophie et l'esthétique. Trop vague, trop rebelle aux concepts... comment penser ce que l'on ne peut que si mal décrire?
    Pourtant, qu'on l'envisage sous l'angle du jeu ou sous celui de l'écoute, l'expérience musicale se révèle susceptible d'une approche rigoureuse. C'est le corps qui fournit l'élément clé de cette analyse: producteur de musique, il est aussi soumis aux pouvoirs de la musique. Or si la musique nous dit quelque chose du corps, elle révèle aussi quelque chose du temps, un temps qui ne serait pas narratif mais extérieur ou antérieur à l'ordre humain. Le concept d'ALTERATION réunit ces différentes puissances de la musique, dans l'interprétation et l'histoire des oeuvres, mais aussi dans l'oeuvre elle-même: rythme, polyphonie, immanence et retour... Le philosophe a bien quelque chose à apprendre de la musique, pourvu qu'il veuille l'écouter.
    Nouvelle édition augmentée d'une préface inédite de l'auteur

  • Depuis la publication, en 1972, de figures iii, l'étude des structures et techniques narratives s'est largement développée dans le monde entier sur la base de ce que gérard genette avait proposé comme "discours du récit".
    Après dix ans de réflexion, l'auteur revient ici sur ses traces, proposant à la fois une relecture critique de son essai de méthode, et le bilan d'une décade de recherches en narratologie - en particulier sur le terrain crucial des rapports entre choix de mode ("point de vue") et de voix ("personne"), qui déterminent l'essentiel d'une situation narrative. bien au-delà du modèle initial demandé à la recherche du temps perdu, il ouvre l'enquête à tous les possibles du récit passé, présent et à venir, convaincu avec borges que tout livre concevable, voire inconcevable, doit se trouver sur quelque rayon inconnu de l'infini littéraire.
    "que vaudrait la théorie, demande-t-il, si elle ne servait aussi à inventer la pratique?" de sorte que ce nouveau discours du récit est aussi un discours en attente de nouveaux récits: "les critiques n'ont fait jusqu'ici qu'interpréter la littérature, il s'agit maintenant de la transformer".

  • Les frontières entre fait et fiction, réalité et imaginaire, ont la réputation d'être désormais brouillées. Pourquoi les défendre ? Parce qu'elles sont une nécessité cognitive, conceptuelle et politique ; parce que leur disparition élimine le plaisir de passer d'un monde à l'autre. Françoise Lavocat propose ici de repenser les frontières de la fiction dans la littérature, le cinéma, le théâtre et les jeux vidéo.
    La première ambition de son livre réside dans le bilan très complet qu'il dresse des controverses anciennes et récentes sur le statut de la fiction dans les domaines de la théorie littéraire, du droit, de la psychanalyse et des sciences cognitives. À la faveur des ces éclairages multiples, l'ouvrage prend notamment en compte le phénomène du storytelling, l'histoire des rapports entre Histoire et poésie, la question du blasphème. Le parti pris de distinction qu'il adopte, tout en défendant l'idée d'une hybridité essentielle de la fiction, en constitue le second intérêt et la stimulante nouveauté. Les conditions de possibilité d'une culture de la fiction sont interrogées, ainsi que ses limites. Le point de vue défendu renouvelle entièrement les termes du débat : l'auteur s'emploie en effet à définir la fiction comme un monde possible possédant son ontologie propre, en concentrant l'intérêt sur la relation aux personnages, la question des paradoxes et de la métalepse, cette figure qui confirme la frontière entre les mondes en donnant l'illusion de la franchir.

  • Composition

    Michel Charles

    La composition d'une oeuvre désigne à la fois son élaboration, ses parties et leur agencement, autant dire son tout, mais vu sous un angle particulier : comme un assemblage. Or, elle règle aussi et surtout les allures : le lecteur est emporté, pris dans le défilé des lieux et des scènes ; il subit la scansion des affects, les changements de régime, les variations de vitesse et de lumière ; il éprouve dans le temps la forme du texte. Comment traiter de la composition sans rien perdre de ce mouvement ?
    Afin de pimenter la chose avec des mises à l'épreuve un peu fortes, on a privilégié, pour l'irrégularité du genre, des textes romanesques. Mme de Lafayette, Prévost, Stendhal, Balzac, Flaubert, Proust apportent des éclairages particuliers aux questions générales : la construction d'une forme au fil du texte, l'opposition lecture de loin/lecture de près, la coexistence de cohérences multiples, le détail. Des points sensibles de l'art du roman sont examinés : les ouvertures, les descriptions, les transitions, la gestion de l'information, l'usage d'architectures modulaires.
    Hypothèses théoriques, lectures pas à pas, expérimentations diverses, changements de point de vue et d'échelle, on propose des instruments capables de décrire les configurations mouvantes du matériau, fausses pistes et vraies surprises. On n'a pas cherché à effacer les traces de ces itinéraires aventureux, mais à composer un livre qui associât le lecteur à l'enquête.

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