• " c'est étrange, il me semble que les touristes qui regagnent leurs véhicules m'observent comme si, soudain, une veste rayée recouvrait mes épaules, comme si mes galoches écrasaient encore les cailloux du chemin.
    Car si nous ne savons pas comment s'établit en nous le contact entre passé et présent, il n'en est pas moins vrai qu'un fluide imperceptible et puissant nous traverse parfois et que la proximité de cette atmosphère inhabituelle, insolite, fait tressaillir les autres comme une barque sur une vague soudaine. il est peut-être resté sur moi quelque chose des jours d'autrefois. " quarante ans après sa déportation dans le camp de concentration de struthof, un slovène, mêlé à la foule anonyme des touristes, revient sur les lieux de son martyre.
    Ce récit convoque, avec pudeur et humanité, des souvenirs douloureux. au-delà du témoignage, ce livre est aussi un hymne à l'espérance.

  • « C'était l'époque de l'essor économique et culturel slovène, ce qui ne faisait l'affaire ni de la municipalité de Trieste ni de certains milieux nationalistes, c'est pourquoi l'avenir de la ville ne s'annonçait pas radieux. Néanmoins les Slovènes de Trieste avaient fondé de nombreuses institutions et ils se défendaient aussi si quelque bande fanatique s'attaquait à eux au retour d'un de leurs cercles de lecture.
    Guglielmo, blond, élancé, de nature réservée, enleva le k final de son nom de famille et se mit à fréquenter les irrédentistes. Il ne s'adonna probablement pas à leurs rixes urbaines, il s'inscrivit à l'École polytechnique de Vienne et fut bientôt appelé au service militaire. Ne voulant pas servir sous les ordres de la capitale autrichienne haïe, il jeta son uniforme aux orties et franchit la frontière. Psychiquement instable, il était obsédé par une seule idée, comment réveiller le coeur de Trieste et allumer chez ce peuple commerçant la flamme de la révolte ? Il voulait se sacrifier, donner l'exemple, scandaliser si nécessaire ; et au moment de son arrestation à Ronchi, il répéta avec ostentation que sa bombe était bien destinée à l'empereur François Joseph qui devait venir à Trieste en 1 882. Il l'affirma encore résolument devant le tribunal afin d'être condamné comme, en quelque sorte, un coupable qui aurait déjà lancé la bombe.
    Oui, voilà des choses bien connues, me disais-je tout en constatant que ma façon de voir ce jeune homme avait changé. Il est vrai qu'il avait abandonné sa consonne finale, me disais-je, mais il n'avait pas pu rejeter, avec elle, ce qui était archétypique dans la lignée de Jozefa Marija, cette tendance à l'idéalisme et à la recherche de l'universalité. Le jeune homme avait transmis l'aspiration de la petite communauté maternelle à dépasser son cadre étroit à un groupe de fanatiques qui rêvaient de liberté et luttaient contre le puissant empire. C'est ainsi que dans la crypte qui lui est dédiée, là où la corde a serré sa nuque, il y a la statue d'un homme nu qui est un martyr pour la communauté italienne et, pour la communauté slovène, un cas typique de ses nombreuses pertes, tragiques et pitoyables à la fois.
    J'ai évidemment pensé à Franc Kavs, un jeune homme de Tolmin, à sa ceinture bourrée d'explosifs, qui aurait dû libérer la population de la dictature fasciste lors de la visite de Mussolini ; mais Kavs avait un idéal de liberté bien différent. Il ne fut pas pris avant l'attentat, il y renonça de lui-même car l'explosion aurait ôté la vie à des écoliers venus saluer le grand chef. Malgré cet acte profondément éthique, Kavs fut condamné à mort puis gracié ; mais le juge italien, comme avant lui son collègue autrichien, le condamna ensuite sur sa seule intention. »

  • Les quatorze nouvelles de ce recueil sonnent, tels des éclats d'un miroir brisé reflétant les drames du XXe siècle, comme un appel au devoir de mémoire. Chacune d'entre elle correspond à un moment singulier de cette montée de la barbarie, du martyre des Slovènes dans l'Italie fasciste aux rescapés des camps de la mort. Alors que l'atrocité et la cruauté des hommes sont la toile de fond de ce livre superbe, l'auteur ne cède jamais au désespoir, et nous livre un regard tour à tour désabusé, ironique ou tendre. Une leçon d'humanité inoubliable.

  • igor sevken, écrivain slovène d'une soixantaine d'années, partage son existence entre trieste et duino.
    dans ses écrits, il se bat pour faire reconnaître la langue et la littérature slovènes comme des éléments à part entière de la culture et de l'histoire italiennes. il effectue régulièrement de courts séjours à paris afin d'y retrouver lucie huet, une jeune femme d'une trentaine d'années. ils se sont connus autour d'un texte écrit par igor sevken sur l'expérience qui a été la sienne dans les camps de la mort, pendant la seconde guerre mondiale.
    ces rencontres amoureuses, à la fois sensibles et intellectuelles, sont celles de deux êtres que l'existence a meurtris. en effet, si igor sevken a livré le récit de ce qu'il a vécu en déportation, lucie, de son côté, reste à jamais marquée par la relation incestueuse à laquelle son père l'a contrainte autrefois. c'est grâce à leur amour que lucie trouve, peu à peu, l'apaisement et l'épanouissement de son corps de jeune femme.
    cependant, ressentie vivement par elle comme un obstacle à leur amour, leur différence d'âge s'impose bientôt comme un thème récurrent, au point de brouiller parfois la tendre atmosphère de leurs rendez-vous. en lisant ce roman, on pense au magnifique " au-delà du fleuve et sous les arbres " d'hemingway, d'ailleurs évoqué. une fois de plus, boris pahor aborde les grands thèmes de la littérature, l'amour, le temps et l'histoire.
    il le fait de cette voix si personnelle que les lecteurs ont appris, au fil de son oeuvre, à reconnaître entre toutes : douce et tendre quand il parle des relations humaines, lucide et rageuse quand il évoque les combats de l'histoire. c'est cette capacité à juxtaposer ces deux registres sans en renier aucun qu'on retrouve ici de façon magistrale.

  • Jours obscurs

    Boris Pahor

    • Phebus
    • 17 Septembre 2001

    Où l'on retrouve Radko Suban, le héros de Printemps difficile (Phébus, 1995) qui révéla au large public l'oeuvre du romancier slovène Boris Pahor (né à Trieste en 1913), considéré aujourd'hui comme l'un des écrivains majeurs du vaste champ littéraire de l'Europe de l'Est.
    Une autre fiction largement autobiographique aimantée elle aussi par les terribles souvenirs de la dernière guerre : où l'on suit l'aventure d'un jeune étudiant en théologie qui s'éloigne peu à peu du Ciel en découvrant la sanglante absurdité de l'Histoire - un itinéraire qui le conduira, à l'issue d'un engagement dans les rangs de la Résistance, à affronter l'expérience-limite des camps de la Mort...
    Et le terrible apprentissage de la condition d'Homme (au sens où Primo Levi entendait ce mot énigmatique censé nous désigner tous). Sentiment de la presse à l'heure de la révélation en France de l'écrivain et de son oeuvre : " Qui connaît Boris Pahor ?... éblouissant écrivain dont on découvre enfin ce roman poignant : Printemps difficile... Un chef-d'oeuvre. " Jean-Luc Douin/Télérama

  • L'appel du navire

    Boris Pahor

    Italie du nord, époque mussolinienne. Après avoir perdu ses parents et sa soeur dans un accident de voiture, Ema, une jeune fille slovène, quitte le Karst, l'arrière-pays de Trieste, pour chercher un travail de secrétaire en ville. Sa soeur, qui n'a pas su résister à l'attrait de l'idéologie fasciste, devait se marier avec un beau gymnaste italien en chemise noire. Trieste n'est guère hospitalière pour la petite provinciale appartenant à la nationalité honnie. Elle trouve quelque appui chez une parente qui a tendance à se réfugier dans la religion pour survivre. Logée dans une mansarde miteuse et arpentant les rues sans relâche, Ema se fait régulièrement aborder par les marins et soldats en mal de plaisirs charnels. Elle en arrive presque, dans son désespoir et le désir de sortir de la misère, à céder à leurs avances... et à finir, comme bien des jeunes filles de son espèce, prostituée. Son destin va basculer un soir où, seule sur la jetée, elle est abordée par un jeune homme qui s'avère être slovène. Mais il est beaucoup plus mûr et sûr de lui, c'est un vrai Triestin, un intellectuel, et surtout, il appartient à un réseau de résistance au fascisme. Peu à peu, il va entraîner Ema à sa suite, la délivrant de son apathie, et faire naître en elle des sentiments d'amour.

  • La villa sur le lac

    Boris Pahor

    Mirko Godina, un ancien déporté slovène, revient, en 1948, sur les bords du lac de Garde où il s'était lié d'amitié avec la patronne d'une auberge.
    Mais les retrouvailles sont amères : la signora Amalia défend avec nostalgie et ténacité l'époque du Duce. Pourtant, en faisant la connaissance de Luciana, une des deux filles d'Amalia, l'espoir va renaître. Mirko, qui est devenu architecte, commence de dessiner les plans d'un village de pêcheurs cependant que ses longues promenades en compagnie de Luciana lui permettront peu à peu d'envisager un " après la barbarie ".
    Les expériences historiques - le camp de concentration pour Mirko Godina ; une éducation fasciste pour Luciana - sont-elles irrémédiables ? Telle est, à travers la confrontation des deux personnages de ce roman, la question à laquelle s'efforce de répondre, avec une rare sensibilité des êtres et des paysages, Boris Pahor. Et l'on verra avec éclat que, là où le fascisme a violé les foules, le romancier oppose la riposte belle et cinglante de l'individu.

  • «C'est étrange, il me semble que les touristes qui regagnent leurs véhicules m'observent comme si, soudain, une veste recouvrait mes épaules, comme si mes galoches écrasaient encore les cailloux du chemin. Car si nous ne savons pas comment s'établit en nous le contact entre passé et présent, il n'en est pas moins vrai qu'un fluide imperceptible et puissant nous traverse parfois et que la proximité de cette atmosphère inhabituelle, insolite, fait tressaillir les autres comme une barque sur une vague soudaine. Il est peut-être resté sur moi quelque chose des jours d'autrefois.» Quarante ans après sa déportation dans le camp de concentration de Struthof, un Slovène, mêlé à la foule anonyme des touristes, revient sur les lieux de son martyre. Ce récit convoque, avec pudeur et humanité, des souvenirs douloureux. Au-delà du témoignage, ce livre est aussi un hymne à l'espérance.

  • Radko Suban traîne sa maigre carcasse dans les couloirs d'un sanatorium.
    Quelques semaines plus tôt - nous sommes au printemps 1945 -, les soldats alliés ont libéré le camp d'extermination où il agonisait au milieu des ombres, et il lui faut à présent réapprendre à vivre. Tâche surhumaine. Car réputé " libre ", il n'a même plus, comme au camp, le soutien ambigu de l'espoir. Le monde qu'il appelait de ses voeux est là, et ce monde le déçoit.

    Une main de femme aide Radko à retrouver les gestes qui sont supposés donner ses chances à la vie.
    Elle est infirmière et française, elle s'appelle Arlette. En elle semble s'être concentrée toute la mystérieuse substance du monde. Et pourtant Radko voudrait la repousser : comment a-t-elle pu continuer à vivre, à embellir, à rire, à aimer, à goûter le simple plaisir d'être au monde, alors que ses semblables fomentaient la mort de l'homme ?

    Mais la vie se moque bien des incendies qu'on allume sur son chemin.
    Parmi les fleurs, parmi les cendres, elle va. Arlette aussi se contente d'aller. Ce qui est déjà une invite à la suivre. Plus fort que tout peut-être, plus fort que les remords, que l'injustice, que la barbarie, plus fort que les mauvaises herbes sans cesse renaissantes, parle au fond de nous la voix insatiable qui réclame malgré tout sa part de plaisir terrestre, qui clame haut sa soif, sa faim. Et toujours brille au bout du chemin cette clarté obstinée qui fait signe, aimantant en secret tous nos instants : le corps de l'Autre, énigme ultime, et peut-être clé de tout.
    Cette clé, Radko va-t-il enfin se décider à la saisir ?

empty