• Tout écrivain est d'abord un lecteur. Henri Raczymow ne déroge pas à cette règle. Comment exister, trouver sa place dans le catalogue de ces noms auréolés de gloire qui vous ont fait rêver depuis l'enfance ? Où va-t-on quand on commence à écrire ? Est-ce qu'on le sait, comme Ulysse, dont le but du voyage - rejoindre Ithaque - est avoué depuis le départ ? Ou est-ce que, comme Colomb, on croit le savoir même si le lieu où on arrive n'est pas celui qu'on avait prévu de rejoindre ? Et d'ailleurs, pourquoi écrit-on ? Sur un ton qui tient tantôt de la confidence, tantôt du journal intime, Henri Raczymow livre ses interrogations sur sa passion ravageuse de la littérature, ses certitudes de jeunesse, ses doutes d'âge mûr, les destinées imprévisibles, parfois tragiques de ses contemporains dans ce petit milieu pas moins âpre que les autres, où éditeurs, libraires, distributeurs, écrivains jouent, en le sachant ou pas, une partie de poker menteur.

  • Proust meurt le 18 novembre 1922 à cinquante et un ans au 44 rue Hamelin à Paris. Si toute vie prend son sens en regard de sa fin, celle d'un écrivain se double d'une autre course de vitesse. Deux adversaires s'opposent : le souci d'achever son oeuvre et la mort qui se rapproche. Aura-t-il le temps d'atteindre son dernier mot, de poser le mot « fin »?
    Pour Proust, les choses sont encore plus tragiques. Car la Recherche est une oeuvre toujours à reprendre, à corriger, à nourrir. Par principe, elle est sans fin.
    Proust malade et se sachant condamné, son attentive et dévouée gouvernante Céleste à ses côtés, lutte non tant pour survivre quelques jours ou même quelques heures mais pour, une fois encore, ajouter, biffer, corriger son immense chef-d'oeuvre interminable.

  • «"On aurait cru qu'il mettait tout, argent, esprit, oui, tout, dans l'art de vivre pour plaire aux dames. Et naturellement il en était payé : elles raffolaient de lui. Mais quelle distinction, quel éclat ! Et quel dandy !..." S'agit-il de Charles Swann dans la Recherche ? Non, de Charles Haas. Mais c'est Proust qui parle.
    J'avais sous les yeux la reproduction d'un tableau de James Tissot, Le Balcon du Cercle de la rue Royale. Soudain, je remarquai la place qu'occupait Charles Haas : près de la porte, face aux autres et comme à l'écart, comme s'il hésitait à se mêler aux autres, à pénétrer dans la ronde. Et, tout heureux alors, je me dis : Voilà, c'est ça. Haas fait partie du cercle, mais reste à sa périphérie. Et aussitôt je sus nommer cette marginalité : Haas était juif, sans titre, sans lignée prestigieuse, sans immense fortune. Il cumulait tous ces traits négatifs. C'est de ce jour que ce "cygne" me fut un peu moins distant, moins étrange.» Henri Raczymow.

  • Nous sommes dans les années de l'immédiat après-guerre, dans ce quartier populaire de Belleville où l'on entend encore parler le yiddish. C'est ce lieu et ce temps qu'évoque l'auteur avec, on s'en doute, un rien de nostalgie, mais aussi une immense tendresse à l'égard «des voix chères qui se sont tues», voix des grands-parents, Simon et Mania, venus de Pologne, voix des parents, Étienne et Anna, livrés au chagrin des pertes subies pendant l'Occupation et dans le même temps avides de vivre et de rire. L'auteur ressuscite cette petite communauté par une description minutieuse qui s'attache aux plus infimes détails de la vie quotidienne : nourriture, vêtements, voitures, chansons, publicités radiophoniques... Par sa franchise, sa probité et par le regard singulier qu'il porte sur les siens et ce monde disparu, l'auteur réussit son double pari : inscrire sa vie «dans la mémoire d'une autre» et, nous l'ayant donnée en partage, être compris à son tour, «comme une figure de géométrie en comprend une autre».

  • Henri Raczymow nous propose ici un essai sur Emmanuel Berl dont la figure et l'oeuvre sont aujourd'hui quasiment oubliés.
    Dans l'introduction, il brosse à grands traits le portrait de Berl et souligne les paradoxes de sa trajectoire (oeuvre irrégulière, engagements politiques, amitiés de tous bords).
    L'ouvrage est une relecture du parcours biographique de Berl, rappelant notamment la proximité de sa famille avec la famille de Bergson et la figure de son oncle Emmanuel Lange, brillant agrégatif mort prématurément, dont ne cessait de lui parler sa mère et sa grand-mère, et qui hanta son enfance.
    Très jeune, Berl se révèle grand séducteur et brillant causeur. Dans les années 20, il fréquente Proust mais finit par se fâcher avec lui. Il est proche des surréalistes, et de Breton en particulier - à qui il disputera Suzanne Muzard. De Drieu (avec qui il crée un journal, Les Derniers Jours).
    De Malraux. De la NRF. Et d'un grand nombre d'autres futurs fascistes et collaborateurs comme Morand ou Bertrand de Jouvenel. Les entretiens menés par d'Ormesson et Patrick Modiano avec Emmanuel Berl sont sur le sujet de précieuses sources.
    Dans les années 30, il se lance en politique avec le journal Marianne, sans réelle conviction.
    Dans les années 40, il collabore à la rédaction de l'un des plus célèbres discours de Pétain - on lui attribuera plus tard les formules « Je hais les mensonges qui vous ont fait tant de mal » et « La terre ne ment pas ». Mais les lois raciales et son mariage avec la chanteuse Mireille, d'origine juive, comme Berl, vont l'obliger à se cacher en Corrèze à partir de 1941.
    Intéressant projet que de se pencher sur cette figure qui a littéralement traversé le siècle et fréquenté, pour ne pas dire magnétisé, les plus grands écrivains du XXe siècle. Les louvoiements de Berl sont passionnants, tant ils épousent ceux de son pays. Réfléchir à Berl, c'est aussi réfléchir à notre Histoire.

  • D'un écrit-vain

    Henri Raczymow

    L'écrivain compose un journal où il revisite une part de son histoire à travers la correspondance échangée avec des lecteurs, des amis ou des connaissances, depuis 1970. Il y aborde des thèmes qui lui sont chers, comme l'érudition, les questionnements sur le couple, la judéité, etc.

  • Depuis son premier livre, La Saisie, Henri Raczymow, petit fils d'émigrants juifs polonais, n'a cessé de fréquenter les confins de la mémoire : mémoire collective avec Un cri sans voix, qui évoque la période de la Seconde Guerre mondiale et la shoah. Mémoire littéraire, avec Le Paris retrouvé de Marcel Proust, Blum & Bloch, Maurice Sachs. Mémoire intime avec Quartier libre, Reliques, Eretz, récit dédié à son frère disparu. Et aujourd'hui Points de chute, dans lequel il nous donne sa géographie sentimentale : « Faire le tour de la France, ou plutôt un tour en France. Différents endroits susceptibles d'avoir accueilli mes pas un jour ou l'autre. Beaucoup de pas, donc, puisque beaucoup d'années. Un tour, mais non à proprement parler un cercle. Ce serait plutôt un colimaçon, mot enfantin que j'aime bien. Vous savez, l'escargot. Ou l'escalier. Ou le jeu de l'Oie. Le colimaçon secrète sa coquille. C'est bien cela. La coquille du livre. Son ossature, forte et fragile. Et sa tendresse, dedans, ou plutôt sa tendreté, à tout le moins, comme on le dit d'une bonne viande. Colimaçon ? A peu près, et parfois à beaucoup près. Ou plutôt, cette figure qui jadis, dans les jeux des journaux populaires, consistait à relier des points entre eux. Et cela vous dessinait un coq, une vache, un chameau. A ceci près qu'ici ces sauts de point en point, à l'arrivée, ne dessineront rien. Pas même une carte de France. Ou alors approximative, une France de l'ère secondaire tout au plus. Un livre ? Peut-être, mais sans grands contours. Un livre à ma guise. Un livre à la va comme je te pousse. Un livre en zigzags, reliant des points du temps et de l'espace. Un livre qui ressemblera à la vie, je suppose. »

  • Eretz

    Henri Raczymow

    Mon frère ,Alain/Ilan (1951-1997) a vécu en Israël dans son extrême jeunesse, de dix-sept à vingt-deux ans, à la fin des années 60, et au début des années 70. Il avait la prétention de contribuer à construire dans ce pays quelque chose comme un Etat " socialiste" et "laïc " où Arabes et Juifs vivraient ensemble, fraternellement. Ce rêve a fait long feu. II est revenu en France, plein d'une douloureuse désillusion. En avril, mai et juin 2009, j'ai entrepris de me rendre sur ses traces : une sorte de pérégrination, avec ma compagne, Anne Amzallag. Mais le pays n'est plus le même, ni moi. Suffit-il dès lors de fouler la même terre (Eretz) pour retrouver le sens et les vestiges, quatre décennies plus tard, de cette improbable utopie qui aujourd'hui n'a plus cours? H. R.

  • Un garçon flou

    Henri Raczymow

    'Elle s'appelle Léna, elle me tend une main franche, spontanée, déterminée. Et en même temps délicate.
    - Moi, c'est Richard. Dick en anglais, j'ai cru bon d'ajouter. Richard Federman.
    - Ah oui? Pourtant, on ne dit pas Dick Coeur de Lion.
    La remarque e

  • «Aujourd'hui, c'est dit, je prendrai le risque du discontinu, sinon du décousu. Nécessité non de poursuivre, mais de commencer. Ce serait ainsi le Livre des commencements. À chaque fois je commencerai par un point de ma vie, un visage, une date, une époque, un jour entre tous, une ère géologique.
    Ce serait le Livre de mes temps morts, où temps morts doit aussi s'entendre à la lettre : les strates géologiques (ou archéologiques) dont nos vies communes sont faites. Ils prendront ici la figure de lieux, d'atmosphères, de liens d'amitié ou d'amour, mais aussi de visages aujourd'hui disparus : mes morts. Le portrait que je fais d'eux est nécessairement partiel ou partial. "On entre dans un mort comme dans un moulin", disait Sartre. Lorsqu'on s'est dépris de son passé (qu'il s'est dépris de nous), ce qui est d'ailleurs un signe de bonne santé, signe que nous nous donnons tout simplement à nous-même l'autorisation de vivre, il est devant nous comme le mort de Sartre, ouvert à notre liberté, à notre tyrannie.»

  • Heinz

    Henri Raczymow

    Spécialiste des portraits de famille, l'auteur se remémore ici sa mère, et cherche à expliquer les motifs de la mésentente qui a toujours régné entre eux, et qui a fait que son affection filiale s'est tout entière reportée sur sa grand-mère maternelle.
    Or l'auteur, né en 1948, est venu au monde cinq ans après l'arrestation, la déportation et la mort du frère de sa mère, dont il porte le prénom, Henri (Heinz), sa mère ayant échappé au pire. L'auteur tente donc de redonner un peu de vie à cet être fantomatique : né en Allemagne, il échappe avec sa soeur à la rafle du Vel' d'Hiv, est ensuite assigné à résidence dans un hameau de Charente, où il y sera arrêté fin 42 puis déporté et tué à Majdanek.
    C'est dans ces recherches sur l'histoire tragique de son oncle et la reconstitution du drame de l'Occupation que le récit prend toute son ampleur. Raczymow se rend en Charente, à Fontavie, sorte de désert provincial où il a l'impression d'une fin de terre et aussi d'histoire. Voyage qui lui permettra d'entrer dans une sorte de deuil. Etrange livre, où le souvenir et le travail sur le passé vont de pair non pour rendre vie à l'oncle martyr mais pour une sorte de réparation supérieure demandée aux lieux et au pays dans lequel l'oncle s'était réfugié, et qui l'a trahi et livré aux nazis.

  • Courbet, l'outrance

    Henri Raczymow

    • Stock
    • 14 Avril 2004

    Ce noeest pas le Courbet communard qui moea retenu ici. Coeest Courbet peintre. La manière de Courbet. Ses manières, ses mauvaises manières. Sa grossièreté de paysan (de Franche-Comté) mal dégrossi, de plébéien. Quoeil soit devenu communard, doeailleurs, noeest pas pour étonner. On se moquait de lui : il ignorait les livres, il était sans orthographe. L?école et lui s?étaient très tôt brouillés. Mais Courbet est ailleurs : coeest un peintre-né. Ses manières sont, à tous égards, fort peu académiques. LoeAcadémie ne soey trompait pas : le Salon le rejeta avec constance. Pourtant, les meilleurs, dont Baudelaire son ami, surent voir derrière le scandale (voulu, délibéré) quoeoccasionnaient ses tableaux, une oeuvre inédite, radicale, décisive pour loeart moderne (Monnet, Cézanne) qui surgissait « avec loeallure doeune insurrection ». Courbet, c?était un homme « énorme » ? « hénaurme » eût dit son contemporain, loeautre Gustave du siècle, loeauteur de Madame Bovary, avec lequel il partageait tant doeaspects communs. Cette « hénaurmité » ? cette outrance ?, nous la voyons de façon indissociable dans son personnage tonitruant et dans son oeuvre scandaleuse, lieu doeune vraie jouissance esthétique et sensuelle, ce que nous avons appelé, comme pour rappeler combien loeanimalité noeest jamais loin dès lors quoeon évoque ce peintre, un puissant « effet-boeuf ».
    Henri Raczymow

  • Un printemps et un été, je me suis rendu au musée du Louvre, devant le tableau de Léonard de Vinci, La Vierge, l'enfant Jésus et sainte Anne.
    Quatorze fois. De façon rituelle, obsessionnelle. Je questionnais non seulement les femmes - les mères - du tableau au fameux " vautour ", mais aussi les passants, le voyageurs, les touristes, dans leur distance, leur étrangeté. Ces visites m'ont renvoyé à l'absence. De ma mère et de ma grand-mère. De Véronique aussi, " icône vraie " d'une très lointaine bien-aimée. A ce retrait du monde fait écho le Cygne de Baudelaire cygne exilé, " ridicule et sublime "...
    Mais peut-on se déprendre de ce rapport obsessionnel au féminin ?

  • Né à Paris en 1906 dans une famille loufoque, non-conformiste et peu scrupuleuse, Maurice Sachs eut une vie sulfureuse, aujourd'hui encore entachée d'opprobre. C'est qu'il a mal fini : bien que juif et homosexuel, il achève sa « carrière » dans la Gestapo de Hambourg. Il n'avait pas 39 ans. À sa naissance, son père, Herbert Ettinghausen, s'éclipse rapidement et sa mère, Andrée Sachs, qui vit d'expédients, ne tarde pas à l'abandonner dans un internat de style anglais où Maurice découvre tout à la fois sa judéité, son homosexualité, son goût du vol et son amour de la littérature.

    Ce Cahier de l'Herne qui lui est consacré ne vise pas on ne sait quelle réhabilitation. On ne le sauve ni ne l'accable. Ce Cahier a la seule ambition de faire le point - sans rien omettre - sur cet écrivain qui fut un témoin essentiel de la vie artistique et littéraire du Paris de l'entre-deux guerres, l'ami entre autres de Cocteau, qui le fascine, de Jacques et Raïssa Maritain, de Max Jacob, de Gide, de Violette Leduc, et l'auteur d'au moins deux livres majeurs : Le Sabbat et La Chasse à courre, parus tous les deux après la guerre, de façon posthume. Maurice Sachs, personnage combien troublé, hante aussi toute l'oeuvre de Patrick Modiano. Il se fera abattre en avril 1945 sur une route d'Allemagne.

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