• «À travers un des poèmes qui le composent, intitulé «Gris lumière», cet ouvrage fait écho au temps gris clair aimé de Cézanne, où se révèle pleinement, ce gris qui, dit-il, «seul règne dans la nature» et qui, selon Baudelaire déjà, «résume en lui toutes les couleurs».
    «Journal», le texte sur lequel s'ouvre L'image invisible, reflète le dessein qui sous-tend l'ensemble : donner corps au rêve d'un livre qui par son propre mouvement s'élaborerait indéfiniment, de jour en jour, sans qu'un terme lui soit prescrit, comme il en va de la vie même.
    Ces pages peuvent être lues sans ordre déterminé, comme autant de textes indépendants, en même temps que leur ensemble pourra être ressenti par le lecteur comme un cycle, métaphore en acte et fragment de ce livre sans fin dont chaque page réfracte les autres et les change en s'ajoutant à elles - ainsi qu'il en va de la mémoire qui ne cesse de se remanier. » [J.-P. B.]

  • Innombrables sans doute, ceux d'entre nous qui ont le sentiment d'être mal nés, mal venus au monde, en porte-à-faux. Que leur reste-t-il à faire, si ce n'est tenter de se redresser, de se réparer, en se mettant au monde eux-mêmes une seconde fois ?
    Si l'auteur de Dédale aux cloisons d'air et de temps a, pour sa part, cherché son chemin et cette seconde naissance dans la littérature et la peinture, sans doute son ascendance (une mère comédienne, un père écrivain et cinéaste) y est-elle pour quelque chose ; mais la célébrité pesante de ses parents n'est ici qu'un détail pittoresque, qui n'ôte rien au caractère assez général, faut-il dire : à la banalité de son cas. Aussi bien, est-ce plus à travers ce qu'il partage avec ses lecteurs éventuels que par les particularités de son histoire qu'il espère les rencontrer et les intéresser : « On n'écrit pas pour les autres, dit Reverdy ; on écrit aux autres. » Tel est donc le sens de ces miscellanées, qui, dans un disparate assumé, rassemblent sur fond d'autobiographie récits, rêves, humeurs, réflexions et plaisanteries.

  • Il y a eu dans le monde de l'art, au début du xxe siècle, un grand nettoyage, certainement fort utile, où les cubistes, les abstraits, Dada, ont pris chacun leur part. Dans ce contexte, le ready-made fait figure d'une sorte de détergent violent, dont le milieu de l'art avait sans doute bien besoin ; mais hélas ! tout ce dont ce détergent était censé nous débarrasser (l'académisme, le pompiérisme, l'institution et le marché) s'en est renforcé et engraissé. Cela n'avait pas échappé à Duchamp lui-même.
    Voici ce qu'écrivait en 2009 Libre-Critique lors de la parution dans la revue L'Étrangère d'une première version de ce texte : « [.] il faut absolument lire l'article de Jean-Pierre Burgart : «Le ready-made original et sa doublure». À partir de la question du ready-made de Duchamp et de l'analyse du déplacement de la valeur d'usage esthétique vers la seule valeur d'échange économique dans un marché en voie de suprématisation, il montre comment le marché de l'art se constitue au xxe siècle. Si Duchamp ainsi marque et signe le xxe siècle en tant qu'artiste qui aurait le plus influencé la création, ce n'est pas tant par le geste esthétique de sa création que par la logique d'échange qui va s'opérer à partir de son oeuvre : « l'oeuvre est devenue intégralement et exclusivement marchandise » [p.28], logique d'échange non pas sur l'original (qui lui-même est déjà un élément dans une série produite industriellement) mais sur les doublures [...]. » Repris en 2013 dans Les Fagots de Courbet (Sens&Tonka), ce texte a été révisé et notablement augmenté pour la présente édition.

  • J'ai à traduire une voix dont les inflexions ne sont que souffle et silence ombres et reflets mêlés aux plis de l'air que je respire la parole sans les mots - je dois la revêtir des signes qui lui donneront corps et la rendront lisible fragment d'un écrit chimérique dont chaque page contient toutes les autres et les remanie en s'y ajoutant ainsi qu'il en va des jours et des images enchevêtrées qu'ils inscrivent en nous.

  • Dans Matisse-En-France, Aragon transcrit ce propos de Henri Matisse : « Il y a deux catégories d'artistes, les uns qui font à chaque occasion le portrait d'une main, d'une nouvelle main chaque fois, par exemple Corot, les autres qui font le signe de la main, comme Delacroix. Avec des signes, on peut composer librement et ornementalement.» Il y aurait ainsi deux façons de peindre, et, si ce n'est deux peintures antinomiques, du moins deux versants opposés de la peinture : une peinture du signe et une peinture de la ressemblance. Et des peintres qui peignent, les uns, ce qu'ils voient, les autres, ce qu'ils savent ou imaginent.
    Le désir de ressemblance, aimanté par la singularité des choses réelles, en accepte la fascination, au risque d'en devenir captif.
    Le signe, lui, s'en dégage, ne retenant que la généralité de leurs notions.

    Telles sont les problématiques qu'explorent les textes rassemblés dans cet ouvrage en s'appuyant sur des oeuvres de Shafic Abboud, Marcel Duchamp, Charles E. Marks, Zoran Music et Otto Schauer.

empty