• La raison technicienne croit savoir comment organiser au mieux les choses et les gens, assignant à chacun une place, un rôle, des produits à consommer.
    Mais l'homme ordinaire se soustrait en silence à cette conformation. il invente le quotidien grâce aux arts de faire, ruses subtiles, tactiques de résistance par lesquelles il détourne les objets et les codes, se réapproprie l'espace et l'usage à sa façon. tours et traverses, manières de faire des coups, astuces de chasseurs, mobilités, mises en récit et trouvailles de mots, mille pratiques inventives prouvent, à qui sait les voir, que la foule sans qualité n'est pas obéissante et passive, mais pratique l'écart dans l'usage des produits imposés, dans une liberté buissonnière par laquelle chacun tâche de vivre au mieux l'ordre social et la violence des choses.
    Michel de certeau, le premier, restitua, voilà dix ans, les ruses anonymes des arts de faire, cet art de vivre la société de consommation.
    Vite devenues classiques, ses analyses pionnières ont inspiré historiens, philosophes et sociologues.

  • Faire de l'histoire, c'est marquer un rapport au temps.
    Depuis plus de quatre siècles, l'historiographie occidentale se définit par la coupure qui d'un présent sépare un passé. le geste qui met à distance la tradition vécue pour en faire l'objet d'un savoir est indissociable du destin de l'écriture. écrire l'histoire, c'est gérer un passé, le circonscrire, organiser le matériau hétérogène des faits pour construire dans le présent une raison ; c'est exorciser l'oralité, c'est refuser la fiction.
    C'est, pour une société, substituer à l'expérience opaque du corps social le progrès contrôlé d'un vouloir-faire. ainsi, depuis machiavel, l'histoire se situe-t-elle du côté du pouvoir politique qui, lui, fait l'histoire.
    Michel de certeau s'attache, dans cet ouvrage classique, à caractériser ici les opérations qui règlent l'écriture de l'histoire : la fabrication d'un objet, l'organisation d'une durée, la mise en scène d'un récit.

  • Michel de Certeau (1925-1986) est assurément une des figures les plus singulières, donc les plus importantes, de l'école historique française. Sans attendre le sauf-conduit de quiconque ni solliciter l'agrément des gardiens des lieux, il a traversé les frontières entre les champs de savoir, devinant l'appauvrissement de l'histoire par confinement, anticipant sa nécessaire ouverture aux disciplines autres à laquelle elle s'est aujourd'hui résolue.
    Il a porté un regard incisif sur l'entrecroisement des méthodes, des visées et des modèles qui déterminent les manières d'écrire l'histoire. De cette interrogation toujours reprise, de ce vaet- vient entre passé et présent, les textes ici rassemblés nouent les fils : il y est question de Foucault, de Freud et de Lacan, mais aussi de l'analyse du pouvoir, du corps, de la torture (avec une lettre de Pierre Vidal-Naquet en réponse), de la folie et de la fiction en histoire. Non pas qu'il s'agisse, entre histoire, psychanalyse, linguistique ou anthropologie, de mélanger les genres et les méthodes, voire de brouiller les identités des savoirs, mais de se déplacer nécessairement d'un savoir à l'autre pour suivre une question née sur un autre bord, où elle ne peut recevoir un traitement satisfaisant. Il se marque, dans cet ouvrage, une exigence, rare, de pensée.

    Précédé d'Un chemin non tracé par Luce Giard. Nouvelle édition revue et augmentée en 2016

  • Comment le diable est-il possible ?
    En 1632, la ville de Loudun est durement éprouvée par la peste. Les croyants se retirent, s'enterrent dans leurs petites communautés assiégées par cette épreuve de la colère divine. Parmi elles, les ursulines.
    La possession des soeurs prend alors le relais de la peste : les premières apparitions - fantôme d'un homme de dos - sont nocturnes, puis elles deviennent diurnes, se précisent, et revêtent la forme obsédante d'un curé, Urbain Grandier.
    L'affaire commence. Loudun, ville ouverte, devient le centre et le théâtre d'un monde : six mille spectateurs assisteront à la mort de Grandier, sur le bûcher, le 18 août 1634. Entre-temps, les pouvoirs s'affrontent, les savoirs s'inquiètent, l'âme catholique s'émeut. Le corps social se déchire ; partout le diable est là, mais il est partout ailleurs : dans le silence des textes, les lacunes du langage.
    Michel de Certeau montre, dans ce grand ouvrage, comment guérit une société malade d'elle-même.

  • Voici l'étude d'une figure historique de la mysthique chrétienne.
    Figure passante organisée autour des rapports entre un sujet parlant, une parole et une institution, quand se déchire le monde des certitudes médiévales, que la foi se fait combat et quesion, que l'ordre traditionnel tombe en ruine et que s'ouvrent mille autres lieux pour restaurer la communication spirituelle. brûlé par l'amour d'un autre, le sujet (souvent féminin) dit son désir d'une impossible rencontre, à travers les surprises et les violences d'un récit d'extases, de grâces et de blessures.
    La manière de dire lui importe davantage que le dit, et sa parole se fait musique, poème, dialogue et fable. associés aux images troublantes du fou, de l'idiot, de l'enfant, de la femme ou de l'errant, les mystiques se réfèrent et se dérobent au pouvoir de l'institution ecclésiale, emportés d'un mouvement qui est transport, passion, mais aussi vie commune de la foi.

  • La Fable mystique, I a paru en 1982. L'auteur travaillait au second volume quand il est mort, en 1987. Pour faire aboutir le projet de Michel de Certeau, son exécutrice testamentaire, Luce Giard, a dû modifier le plan initialement prévu et combler les vides par des articles déjà parus.Le livre comme l'auteur sont devenus des classiques. Il leur revient d'avoir fait apparaître un continent de culture qui, aux XVIe et XVIIe siècles, couvre une expérience individuelle et une expression littéraire au carrefour du religieux, de l'extra-rationnel, de l'extase, de l'amour et de la folie.
    Michel de Certeau explore ce continent dans une double dimension : historique, avec les conditions d'apparition et de développement du phénomène, et expressive, avec la manière dont s'exprime le discours mystique, qui, comme celui de la folie, exprime autre chose que ce qu'il dit.
    L'auteur fait revivre là, dans toute la complexité de leur personnalité, la série des grands mystiques qu'il a beaucoup fréquentés : saint Jean de la Croix, Nicolas de Cues, Pascal. On retrouve dans ces évocations tout son sens de la spiritualité, ses intuitions analytiques et son impeccable érudition.

  • La culture au pluriel

    Michel de Certeau

    • Points
    • 13 Octobre 1993

    Voici les chemins pluriels qu'emprunte la culture commune pour échapper à ses maîtres, rêver de bonheur, affronter la violence, habiter les formes sociales du savoir, se glisser à l'école ou à l'université, donner forme neuve au présent et produire ces voyages de l'esprit sans lesquels il n'est point de liberté.
    Avec lucidité, avec une étonnante justesse, cet essai dessine les figures possibles d'une invention sociale, en un geste politique plein de tendresse pour la foule anonyme.

  • La foi chrétienne est devenue une option singulière. Nous avons perdu l'évidence d'une institution vénérable - l'Église - d'où nous venait un corpus d'Écritures et de pratiques. Aujourd'hui, privé de certitudes, un chrétien doit chercher sa voie. Comment vivre et penser cette singularité de la foi chrétienne, comment saisir sa vérité intérieure et inscrire socialement ce « chemin non tracé » ? Écartant les paroles convenues, Michel de Certeau montre avec force ce que « croire » veut dire, quelle dynamique la foi suscite en celui qui en prend le risque, quelle exigence de vie et quelle radicalité de pensée elle nourrit, comment elle anime le lien social. Quand la confession de foi s'énonce sous le signe de la « faiblesse », il se découvre en elle « quelque chose qui nous échappe : un désir inguérissable », une espérance sans pareille.

  • Ecrite entre mai et septembre 1968, La Prise de parole résonne des paroles et des pas de la foule enthousiaste qui, s'emparent des mots et des rues, crut s'être donné le pouvoir de changer la vie. De ce moment "inouï", Michel de Certeau cherche à élucider le sens avec émotion retenue, avec un émerveillement mêlé de gratitude.

    Dans une série de textes composés entre 1975 et 1985, on le voit ensuite suivre l'émergence d'une conscience politique, la construction d'une liberté, en Amérique latine, des les luttes armées, ou parmi les Indiens, ou ici même, dans les relations quotidiennes entre les "gens ordinaires", ou encore, à l'école, quand il faut gérer les différences d'appartenance entre les enfants.

    A travers des lieux, des situations, des circonstances distinctes, la même attention s'attache à la naissance possible d'un destin propre. "Politique est le projet de celui qui veut surprendre l'invention de la société" (Jacques Revel).

  • Dans cet ouvrage (publié en 1969), Michel de Certeau dit l'essentiel, à ses yeux, de l'expérience chrétienne : la rencontre de l'autre, de tous les autres, chacun reçu dans sa différence sur le chemin du Dieu Tout-Autre. Les récits des Écritures, la prière des croyants, la force d'une tradition, mais aussi les incertitudes d'une société quand le langage commun s'érode, la violence de l'histoire, l'affrontement des cultures, tout vient nourrir, inspirer, altérer, mettre en mouvement, dans la particularité d'une vie qui prend le risque d'un voyage vers l'Autre, comme autrefois Abraham s'en alla vers la promesse d'un autre pays.

  • Michel de Certeau (1925-1986) eut comme objet privilégié l'histoire religieuse aux XVIe et XVIIe siècles.
    De ces croyants querelleurs et inquiets, marqués par la fracture de la Chrétienté, il interrogea le trouble, la ferveur, les écrits, les réformes. Analysant des travaux exemplaires (Henri Bremond dans l'Histoire littéraire du sentiment religieux, Robert Mandrou sur les procès de sorcellerie), il montre comment il s'en distingue.
    Chez lui, l'élucidation historiographique ne se sépare pas de l'enquête historique, d'où son insistance sur l'altérité du passé, sur une distance critique, sur un respect sans complicité.
    Servi par une familiarité rare avec les écrits de théologie et de spiritualité, l'historien peut varier les registres. Tantôt un personnage central tient la scène (René d'Argenson, intendant du roi, ou Charles Borromée, réformateur tridentin de Rome à Milan) ; tantôt il s'agit d'un moment décisif pour une institution (la Compagnie de Jésus sous le généralat d'Aquaviva) ou d'un texte fondateur (les Exercices spirituels de saint Ignace).
    Parfois l'historien fait resurgir un enchevêtrement de milieux dévots désireux de réformer l'Église, une multiplicité de réseaux collectant lettres et récits où résonne l'écho passionné de débats mystiques. A tous, il rend vie et signification en cherchant le lieu de l'autre, dans l'altérité de Dieu, dans le conflit des différences entre croyants, dans la rencontre d'autres sociétés. D'où le regard tourné vers l'anthropologie naissante, avec Montaigne, qui jugeait les cannibales du Brésil, entrevus à la Cour, comparables aux sujets du roi, avec Lafitau, qui allait inscrire les moeurs et coutumes des Amérindiens dans la longue histoire de l'humanité.

  • Voici l'étude d'une figure historique de la mystique chrétienne. Figure passante organisée autour des rapports entre un sujet parlant, une parole et une institution, quand se déchire le monde des certitudes médiévales, que la foi se fait combat et question, que l'ordre traditionnel tombe en ruine et que s'ouvrent mille autres lieux pour restaurer la communication spirituelle. Brûlé par l'amour d'un Autre, le sujet (souvent féminin) dit son désir d'une impossible rencontre, à travers les surprises et les violences d'un récit d'extases, de grâces et de blessures. La manière de dire lui importe davantage que le dit, et sa parole se fait musique, poème, dialogue et fable. Associés aux images troublantes du fou, de l'idiot, de l'enfant, de la femme ou de l'errant, les mystiques se réfèrent et se dérobent au pouvoir de l'institution ecclésiale, emportés d'un mouvement qui est transport, passion, mais aussi «vie commune de la foi».

  • Dans L'invention du quotidien, I : Arts de faire, Michel de Certeau a étudié les ruses subtiles, les tactiques de résistances qui définissent l'art de vivre dans la société de consommation. Avec ce deuxième tome, Habiter, cuisiner, Luce Giard et Pierre Mayol développent une socio-histoire des arts de faire, à partir de « micro-histoires » qui passent de la sphère privée (faire-la-cuisine, arts de nourrir) à la sphère publique (la pratique du quartier, ici un espace ouvrier, la Croix-Rousse, à Lyon), et l'espace propre de l'habitat. De longs entretiens avec des interlocuteurs, qui sont essentiellement des femmes, permettent de suivre dans la réalité des trajectoires individuelles, à travers un montage serré d'habitudes, de contraintes et de ruses inventives nées de la circonstance.
    Ensemble, les deux tomes ouvrent le champ d'une « science pratique du sujet » qui s'émerveille, avec autant de respect que de tendresse, de l'inventivité des gens ordinaires, dont les manières de faire font des espaces public et privé un « lieu de vie possible ».

  • Comment naît une langue nationale ? La Révolution française a été confrontée d'emblée au problème linguistique, dès lors que, fondant un ordre politique et social neuf, elle entendait rallier à son projet des masses patoisantes. Entre les projets fédéralistes de 1790 et les mesures jacobines de destruction décidées en 1793-1794, l'enquête sur les patois de l'abbé Grégoire tient une place stratégique. Sous les yeux des correspondants de Grégoire, pouvoirs, savoirs et croyances bougent ensemble. Dangereux et fascinant, le monde du patois est pour eux le proche mais l'autre. Dans la géographie des Lumières, un monde impensé surgit : la campagne. Qu'est ce peuple à qui la Révolution assigne désormais la mission de faire l'histoire ? Cette campagne, à la fois jardin des origines et noire réserve de l'animalité ? Comment mobiliser un savoir local au service d'un dessein politique : le triomphe du français, qui doit être celui de la Nation et de la Raison ?
    Paris dicte le geste qui retranche dans la marginalité et bientôt le folklore les cultures régionales.

  • Comment naît une langue nationale ? La Révolution française a été confrontée d'emblée au problème linguistique, dès lors que, fondant un ordre politique et social neuf, elle entendait rallier à son projet des masses patoisantes. Entre les projets fédéralistes de 1790 et les mesures jacobines de destruction décidées en 1793-1794, l'enquête sur les patois de l'abbé Grégoire tient une place stratégique. Sous les yeux des correspondants de Grégoire, pouvoirs, savoirs et croyances bougent ensemble. Dangereux et fascinant, le monde du patois est pour eux le proche mais l'autre. Dans la géographie des Lumières, un monde impensé surgit : la campagne. Qu'est ce peuple à qui la Révolution assigne désormais la mission de faire l'histoire ? Cette campagne, à la fois jardin des origines et noire réserve de l'animalité ? Comment mobiliser un savoir local au service d'un dessein politique : le triomphe du français, qui doit être celui de la Nation et de la Raison ?
    Paris dicte le geste qui retranche dans la marginalité et bientôt le folklore les cultures régionales.

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