Sciences humaines & sociales

  • L'Europe fantôme

    Régis Debray

    Pour mieux comprendre ce qui lui reste d'emprise sur les esprits, il faut rendre à l'idée sublime d'Union européenne son aura d'origine. Et rappeler à ceux de ses vingt-sept membres qui l'auraient oublié d'où vient la bannière bleue aux seulement douze étoiles d'or : du Nouveau Testament, Apocalypse de saint Jean, 12. L'emblème qui flotte au-dessus de nos têtes qui ne croient plus au Ciel remonte à l'an 95 de notre ère et célèbre l'imminent avènement du Royaume. Vision mystique engrisaillée, projet politique encalminé : les deux ne sont pas sans rapport.
    Régis Debray

  • Liberté, égalité, fraternité : "les trois marches du perron suprême'', disait victor hugo.
    Peut-on encore accéder à la marche d'en haut sans retomber dans la terreur ou bien dans la niaiserie? et comment, au royaume morcelé du moi je, retrouver le sens et la force du nous? c'est ce défi, peut-être le plus crucial de notre temps, que régis debray s'emploie à relever dans ce livre.
    Un nous durable faisant toujours référence à une sacralité, séculière ou révélée, il se demande d'abord ce que sacré veut dire, concrètement ; et les droits de l'homme se donnant comme l'expression contemporaine de la solidarité humaine, il ose examiner ce que cette nouvelle religion civile nous fait faire, actuellement.
    Ce pénible devoir accompli, régis debray dégage les voies d'accès à une fraternité sans phrases, qui puissent en faire autre chose qu'un fumigène : un labeur de chaque jour. dans la conviction que l'économie seule ne fera jamais une société.

  • Dégagements

    Régis Debray

    L'essentiel, qui est un certain style, se niche dans les détails. C'est le ton de l'écrivain, celui qui vivifie les mots et stylise la vie.
    Régis Debray joue aux quatre coins avec les accidents de la vie. Entre figures tutélaires (Julien Gracq ou Daniel Cordier), et artistes redécouverts (Andy Warhol ou Marcel Proust), entre cinéma et théâtre, expos et concerts, le médiologue se promcne en roue libre, sans appret ni a priori. Reveries et aphorismes cruels se melent aux exercices d'admiration. Les angles sont vifs, la lumicre crue, mais souvent, ´r la fin, tamisée par l'humour.
    Ainsi l'exige la démarche médiologique, tout en zigzags et transgressions, selon la définition un rien farceuse qu'en donne l'auteur : TUn mauvais esprit assez particulier qui consiste, quand un sage montre la lune, ´r regarder son doigt, tel l'idiot du conte.t

  • Il ne suffit plus aujourd'hui de prendre acte du fond religieux des pratiques politiques. Il suffit de savoir quelle nécessité soude la croyance au groupe. Clef de voûte logique articulant le clos à l'ouvert, le collectif au transcendant, le social au religieux (qui peut être athée et laïc) : la notion d'incomplétude, dérivée du théorème de Gödel.
    On comprendrait alors pourquoi «l'histoire bégaye». Coagulation par la mort, clôture orthodoxe, rôle des serments et testaments, rites d'inscription, métaphores de la guerre, discours utopique : les procédures qui règlent toute prise de corps, qu'il s'agisse d'un État-nation, d'une école de pensée, d'un parti ou d'une église, circonscrivent un inconscient politique, ensemble de contraintes d'organisation compulsives et transversales à tous les types de société organisée.

  • « Comment vivre et penser dans nos sociétés du risque ? Comment conjurer le tragique de l'existence ? Comment, au milieu des décombres, surmonter tristesse, fatalisme et désespoir ? Questions ressassées, immémoriales, que le temps des catastrophes planétaires remet plus que jamais à l'ordre du jour.
    Chaque mentalité collective a sa façon d'y répondre. Le Japon a la sienne, exemplaire à bien des égards : l'impermanence du monde y est un fait acquis. L'Occident a d'autres recours, ancrés dans sa tradition judéo-chrétienne et non moins exemplaires. Ils lui permettent de voir le cataclysme comme une promesse de salut. Au-delà des usages pédagogiques et citoyens de la catastrophe, c'est l'approche apocalyptique des calamités, en plein renouveau, dont on voudrait ici, à la lumière des Ecritures, montrer l'extraordinaire efficacité symbolique.
    En analysant froidement ses procédés et ses rouages, ses coûts et bénéfices. Un audit sans concessions mais non sans ironie, qui conduit à recommander aux jeunes esprits aspirant à triompher dans la guerre des idées d'apprendre au plus vite un vieux métier plein d'avenir : celui de prophète. Au croisement de l'histoire des religions et du marché de l'emploi, ce réexamen d'une tradition trop oubliée pourra aussi se lire comme une brochure d'orientation professionnelle ».
    Régis Debray

  • Agile et d'accès aisé, ce livre novateur dans sa facture ne juxtapose pas un texte et des images (environ deux cents) mais les fait dialoguer.
    Le texte explique et l'image questionne l'explication. On ne peut lire sans regarder ni regarder sans lire. Le sacré est un sujet crucial et d'actualité. Dans le monde d'abord, où s'enflamment guerres de religion et « chocs des civilisations », autour d'enjeux insurmontables parce que sacralisés. En France ensuite, où chaque communauté brandit son sacré à elle (génocide, viande halal, embryon, euthanasie.) pour se replier sur son périmètre et s'opposer à ses voisines.
    Tandis que notre pays, obscurément, court après des valeurs fédératrices et rassembleuses. Jeunesse du sacré s'adresse à ceux qui croient au ciel comme aux autres. Aux lycéens, parce que c'est un album avec des images insolites ou cocasses. Aux enseignants, parce que c'est un mémento qui résume en termes simples des études érudites et lance des ponts entre disciplines : géographie, histoire, beaux-arts, littérature, philosophie. A l'honnête homme, parce que c'est un mode d'emploi sans jargon ni appareil de notes, qui l'aidera à faire le net dans sa tête et sa vie : « Au fond qu'est-ce qu'il y a de sacré aujourd'hui pour moi ? » Jeunesse du sacré est un livre utile pour nous débarrasser de fausses idées reçues, quitte à fâcher un peu en secouant des certitudes - la première de toutes étant celle qui confond sacré et religieux : Auschwitz n'est pas une synagogue, ni la flamme du Soldat inconnu un sanctuaire chrétien. Utile également à remettre en perspective les événements du jour dans les longues durées.
    On pourra en somme faire servir ce vade mecum illustré aussi bien à l'instruction civique qu'à des méditations personnelles et à l'histoire sociale du présent, y compris dans ses aspects les plus ordinaires.

  • I. f. - suite et fin

    Régis Debray

    " if " = l'intellectuel français.

    " io " = l'intellectuel original, version 1900.
    " it " = l'intellectuel terminal, version 2000.
    Il importe de rapporter l'état ultime d'une figure à son état princeps pour déceler ce qui unit et distingue l'io et l'it. d'embrasser d'un même trait l'élan, l'inflexion et la chute ; reconnaître la continuité depuis le point de lancement sans déguiser la déconvenue de l'arrivée. l'héritier du nom est à la fois le continuateur du dreyfusard et son contraire.
    L'if fut un éclaireur, c'est devenu un exorciste. il accroissait l'intelligibilité, il renchérit sur l'opacité des temps. il favorisa la prise de distance, il s'applique à resserrer les rangs. ce fut un futuriste, c'est, tout accrocheur qu'il soit, et volumineux, un déphasé, qui n'aide plus personne à devenir contemporain. et c'est de lui qu'il faudrait maintenant s'émanciper.
    R. d.

  • La vieillesse en Europe est une idée neuve, et le déclin de l'esprit prospectif dans nos pays a de quoi inquiéter. Trois mois d'espérance de vie en plus chaque année. Est-ce bien raisonnable ?
    Intolérable de froideur calculée était chez Swift la Modeste proposition concernant les enfants des classes pauvres - rien de moins que les manger à table... Dans ce droit-fil, celle de Régis Debray concernant les vieillards dérangera par sa vigueur et son à-propos.
    Pamphlet pathétique que ce Plan vermeil, ou impubliable et savant rapport administratif sur le vieillissement des populations en Europe ?
    À chacun d'en juger, selon son âge, son humour ou son humeur.

  • Une discipline est ici proposée qui a pour objet les faits de transmission.
    Médiologie s'appelle l'étude des médiations matérielles à travers lesquelles un Verbe se fait chair. Une idée, force collective. Un message, vision du monde. Médiations et appareillages de tous ordres, dont nos médias contemporains constituent une modalité singulière et envahissante, mais dont la genèse remonte loin. Cette logistique de l'esprit entend reconduire l'abstraction baptisée «la pensée» au système des supports, rapports et moyens de transport qui lui assure, pour chaque époque, son existence sociale. Système ou médiasphère, induit par le développement technique.
    Il en résulte une autre façon d'aborder la vie culturelle contemporaine et de périodiser l'histoire des idées. C'est cette méthode qui est ici testée, sur différents mouvements historiques, du christianisme des origines au socialisme d'hier, en passant par la révolution du Livre.

  • La politique a de tout temps rendu les hommes fous, bêtes ou dangereux, bref déraisonnables.
    C'est le sens commun qui le dit. Or toute déraison a sa raison et rien n'arrive sans cause. C'est le bon sens qui le veut. D'où la question critique : pourquoi faut-il que les hommes déraisonnent dès lors qu'ils vivent en groupe ? La réponse prend ici la forme d'une remontée vers la condition de possibilité du délire collectif. Elle commence par l'examen des discours du délire (aujourd'hui " idéologiques ") et s'achève dans celui de la structure logique d'un groupe stable.
    Il en ressort que l'incomplétude de tout ensemble fermé détermine l'usage possible de l'aptitude des hommes à agir et à s'organiser collectivement. Rigoureuse contrainte que la tradition critique baptise discipline. " La politique m'a longtemps caché le politique ", écrit Régis Debray. Elle le cache, non pas au sens où un train en cache un autre, mais où n'importe quel train cache les rails sur lesquels il roule.
    Il y a beaucoup de trajets, et de vitesses, mais un seul, chemin de fer - ou de croix. Etablissant de façon strictement matérialiste la nature religieuse de l'existence collective, cette critique de la Raison politique découvre dans les pratiques d'organisation des invariants, dont l'ensemble constitue l'" inconscient politique " de l'humanité, ou, si l'on préfère, son éternel présent. En somme, pourrait redire l'auteur : " Je ne cours pas le danger d'être contredit, mais bien celui de n'être pas compris.
    "

  • L'état séducteur

    Régis Debray

    En examinant aujourd'hui cette zone sensible où s'entrecroisent moyens de transmission et formes de gouvernement, on ne fait que prolonger dans le champ politique français ce même fil conducteur qui nous avait servi, à plus petite échelle, pour envisager, dans Le pouvoir intellectuel en France, l'institution intellectuelle. Ces deux microanalyses se font pendant. Dans tout scribe, disions-nous, il y a un homme d'État. Dans tout Prince, et pour la même raison, il y a un homme de signes. À la fonction nécessairement politique du producteur de symboles, répond la fonction nécessairement symbolique du responsable politique. Quiconque transmet des signes se mêle de gouverner ; quiconque gouverne se mêle de transmissions. Et de même que les sites et les procédures de l'activité intellectuelle se sont déplacés au cours des siècles avec l'évolution des supports et des vecteurs d'idées, ainsi le font les méthodes de l'action publique et les formes de l'État. La vie politique d'une société peut s'interpréter comme la dramatisation de ses techniques, dont la création artistique serait, parallèlement, la «poétisation».
    Régis Debray.

  • La route des savoirs positifs est-elle en s ? Après le tournant sémiologique des années soixante, le tournant médiologique amorcé par une nouvelle génération de chercheurs repart en sens inverse.
    Hier, dissiper l'illusion du naturel à l'aide des systèmes de relations logiques nous a libérés de l'empirisme et de l'incantation psychologique. Il s'agirait à présent de dissiper l'illusion du signifiant, en s'évadant des scolastiques du code, afin de retrouver le monde, ses matériaux, ses vecteurs et ses techniques. Et ce sera de nouveau une libération.
    Non seulement déconstruire, mais reconstruire.
    C'est dans cette perspective que Régis Debray a placé ces deux mémoires de soutenance en Sorbonne (thèse d'Université, 1993, et habilitation à diriger des recherches, 1994).

  • L'emprise

    Régis Debray

    On peut lire " l'emprise " de deux manières : comme un texte de rupture ou bien de continuité.
    Dans le premier cas, assez subalterne, on y verra le " persiste et signe " de l'hérétique après les foudres qui l'ont frappé lors de la guerre du kosovo. dans le second, plus intéressant, une mise à jour du " pouvoir intellectuel " (1979), pour décrire comment l'ordre moral est aujourd'hui passé aux mains d'un nouveau magistère, la presse. assumant avec les moyens du bord la fonction immémoriale de pouvoir spirituel, le journalisme serait alors la figure moderne du cléricalisme.
    Dans cette situation, il n'est pas inutile de rappeler que le règne du clergé n'est pas celui du bon dieu.

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